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« Rassembler les politiques c'est redonner confiance aux français »

Hubert Védrine, Président de l’Institut François Mitterrand

Hubert Védrine, Président de l’Institut François Mitterrand - -

Jean-Jacques Bourdin reçoit Hubert Védrine, ancien Ministre des affaires étrangères, Président de l’Institut François Mitterrand.

J-J B : Nous sommes aujourd’hui le 11 septembre, il y a six ans ont eu lieu les événements que l’on connaît,on voit tout à coup réapparaître des vidéos de Ben Laden mais on ne sait pas d’où elles viennent. Faut il faire attention ?

H V : Il n’y a pas d’élément nouveau, rien ne prouvait qu’il soit mort. Il y a des dirigeants américains ou des services secrets qui affirmaient qu’il était mort mais sans aucune espèce de preuve.

J-J B : Donc on ne sait rien, on diffuse la parole de Ben Laden sans rien savoir ?

H V : Oui mais ce n’est pas uniquement avec Ben Laden que l’on diffuse des choses sans rien savoir. Il n’y a rien de nouveau ; il y a une organisation Al Qaida dont on ne sait pas très bien si elle est encore dirigée, centralisée ou si c’est une nébuleuse de petits groupes. Ils n’ont pas eu de succès spectaculaire depuis le 11 septembre, tout ça a été exagéré, on est dans un monde global et le terrorisme l’est aussi mais ça ne veut pas dire qu’ils vont gagner. Ils ne peuvent pas atteindre leurs objectifs, ils n’arriveront jamais à renverser les démocraties, ils n’arriveront jamais à transformer l’ensemble des pays arabes. La question se pose depuis la Révolution Islamique en Iran en 1979, et ils n’ont eu aucun résultat significatif. C’est très important et il faut être très vigilent, l’ensemble des services dans le monde doit surveiller ça de très près mais pas de là à en faire l’élément central du monde contemporain.

J-J B : Est-ce que ça veut dire que ça sert les intérêts de l’administration Bush et que finalement ça tombe bien ?

H V : Pas au sens vulgaire ni cynique mais il est vrai que quand il y a eu le 11 septembre, les commentateurs américains, même républicains, disaient ne pas savoir réellement où allait cette administration, quels étaient les projets de ce Président, et c’est vrai que ça leur a permis de tout réorganiser autour de ça. Il y a eu d’abord l’opération contre l’Irak qu’ils voulaient faire de toute façon avant pour d’autres raisons, souvent mauvaises d’ailleurs. Ça a donc pris, dans cette politique américaine, une place exagérée à mon avis, comme s’il n’y avait que la question du terrorisme. D’autant plus qu’ils se sont interdits d’en analyser les causes, d’où cette politique, qui au cours de ces dernières années, à relever le niveau de sécurité, le contrôle des transports aériens par exemple est beaucoup plus fort qu’il y a quelques années, mais qui paradoxalement à encore plus augmenter le risque.

J-J B : Certains disent aussi que c’est grâce à cette politique de sécurité qu’il y a moins d’attentats, qu’on a exporté la violence.

H V : C’est très probable, sur le sol occidental mais ce n’est pas nous qui avons exporté quoi que se soit. On s’est normalement protégé. C’est la moindre des choses que les gouvernements s’organisent, coopèrent entre eux, que les services de police et autres aient des relations pour essayer de prévenir les attentats. Il y a plusieurs dizaine d’attentats dans divers pays dans le monde, que ce soit des pays européens ou américains ou encore des pays arabes, qui sont la première cible. La première cible de Ben Laden ce n’est pas nous, c’est de renverser le régime arabe impie. La prévention n’a pas mal marché. En même temps cette politique américaine qui ne s’est centrée que la dessus par une série d’erreurs en Irak ou au Proche Orient, a également entretenu un degrés de rage extraordinaire contre l’Occident, dans une partie du monde arabo-islamique et ce n’est pas une bonne politique, ce n’est pas le bon complément de la légitime politique de précaution contre le terrorisme.

J-J B : Seriez vous allé à Bagdad à la place de Bernard Kouchner ?

H V : Je trouve tout à fait compréhensible d’aller voir les Irakiens puisque l’on est disponible et présent. Ce n’est pas parce qu’il y a eu un désaccord à l’époque, à mon avis légitime de la part du Président Chirac face au projet américain qui ne pouvait que mal tourner, qu’il ne faut pas exprimer une présence face aux irakiens. Après tout dépend de jusqu’où l’on va dans l’expression de cette disponibilité.

J-J B : Est-ce que les Etats-Unis peuvent aujourd’hui nous placer devant des choix difficiles ?

H V : Ce n’est pas exclu mais pas dans les années qui viennent parce que l’élément important pour le monde entier c’est le changement d’équipe et à peu près personne dans le monde ne regrettera l’administration Bush, même si elle est plus modérée et prudente, ayant pris plein de coups sur la figure. Le changement a lieu début 2009 et l’élection en novembre 2008, et c’est d’ailleurs extrêmement intéressant pour la France, au point de vue du calendrier, puisque nous avons la présidence de l’Europe dans le courant de l’année 2008. Donc c’est une occasion formidable pour essayer de se concerter avec les autres européens pour avoir une sorte de position commune sur ce que nous pourrions souhaiter demander par rapport au prochain Président Américain. Mais d’ici là, le Président Bush peut par exemple décider d’une action militaire contre les sites militaires et nucléaires en Iran. Il peut le faire, ce n’est pas parce que les démocrates contrôlent le Congrès qu’il n’a pas le droit de le faire.

J-J B : Et si le Président Bush le décide, doit on le suivre sur ce terrain là ?

H V : Moi je ne pense pas, je pense que c’est une mauvaise politique et il y a d’ailleurs beaucoup d’Américains qui pensent que c’est une politique dangereuse, que ça entraînerait des réactions, des représailles et que surtout qu’on peut s’y prendre autrement. L’ancien secrétaire d’état de Bush, le père, James Becker, qui est très connu et prestigieux aux Etats-Unis, avait fait un rapport à la demande du Président Bush dans lequel il préconisait un changement radical de politique américaine aussi bien en ce qui concerne le conflit Israélo-palestinien que la question Irakienne et de l’Iran. Je suis plutôt de cette tendance. Si les Etats-Unis acceptaient de reparler avec les Iraniens et de renouer le dialogue interrompu en 1979, sans abandonner les exigences sur le nucléaire, les iraniens doivent renoncer, en appliquant le traité qu’ils ont signé. Mais en parlant de tout, je suis absolument convaincu, comme Becker ou beaucoup d’autres leaders américains, que ça ferait apparaître en Iran des courants nationalistes certes, mais avec lesquels on pourrait traiter. Cela relativiserait les courants Islamistes tradico-provocateurs que représente par exemple l’actuel Président Ahmadinejad. C’est une autre politique. C’est mon point de vue, je peux me tromper mais je ne souhaite pas ça et je ne souhaite pas qu’on soit embarqué la dedans, où Bush peut nous placer dans des situations difficiles.

J-J B : A quoi servirait le bouclier anti-missile ?

H V : Du point de vue américain ça servirait à intercepter d’éventuels missiles lancés par l’Iran. Ils disent par ailleurs qu’ils ne les auront jamais, qu’ils n’auront pas l’arme nucléaire donc a priori il n’y a pas besoin de faire un bouclier mais ils se disent que ça vaut mieux. Les Russes disent que ce n’est pas fait pour ça et que ce n’est pas le bon endroit donc s’ils font ça c’est uniquement pour pouvoir espionner, surveiller plus, donc les Russes ont proposé un autre emplacement dans le Caucase dont les américains ne veulent pas. En fait ça fait maintenant une trentaine d’années que les américains voudraient absolument avoir tous le systèmes de sécurité possible, ils ont des systèmes offensifs, la plus grande armée qui n’ait jamais existé, des systèmes dissuasifs et ils veulent des systèmes défensifs. Reagan voulait déjà ça. Le prétexte change avec les Présidents mais c’est une question qui est mise en avant constamment et il faut la traiter sérieusement. C’est vrai qu’on ne peut pas exclure un accident de lancement, on ne peut pas exclure que des organisations qui n’ont pas un état précis ne soit pas tenté par ce type d’armes et il faut les en dissuader d’une certaine manière. L’idée d’une composante défensive qui complète les systèmes de dissuasion, je ne suis pas contre, je pense que c’est une question qu’il faut se poser.

J-J B : Un autre sujet, pensez vous que Cécilia Sarkozy doivent s’exprimer devant les députés, devant la Commission Parlementaire ?

H V : Je n’ai pas l’intention de commenter cet aspect. Ça ne me parait pas essentiel, les arguments ont été entendu et sont recevables. Il ne faut pas exagérer ce n’est pas comme si Mme Sarkozy avait brusquement joué un rôle diplomatique, c’est une intervention ponctuelle et je pense qu’il n’y a pas grand-chose à expliquer en plus de ce qui a déjà été dit.

J-J B : On accepte le nucléaire en Libye, à des fins civiles. Est-ce que les contrôles y sont rigoureux ?

H V : En ce qui concerne le nucléaire, les anti-nucléaires n’aiment pas qu’on dise ça mais, je crois que le recours au nucléaire va se développer jusqu’à ce qu’on ait trouvé une énergie idéale qui remplace tout ça dans les décennies qui viennent. Il va y en avoir de plus en plus, il y a donc une question de sécurité et de la sûreté des centrales et je pense qu’il manque quelque chose dans le dispositif ; ce serait une autorité de sûreté de sécurité mondiale qui aurait le pouvoir d’inspecter n’importe quelle centrale, n’importe quand, n’importe où et de l’arrêter s’il y a le moindre risque. Je crois que ce ne serait pas mauvais de réfléchir à une instance de ce type.

J-J B : C’est quoi pour vous la mondialisation ?

H V : En essayant de résumer, c’est d’abord le fait qu’à partir de 1989, 1991, l’Union Soviétique s’est décomposée, donc il n’y a plus dans le monde deux systèmes, les deux supers puissances de la Guerre Froide ne sont plus, il n’y plus qu’une économie globale de marché qui se répand dans le monde entier, donc il n’y a plus qu’un seul système économique sur terre, le monde est décompartimenté. Un autre élément arrive en même temps qui est l’effondrement des coûts des transports et des télécommunications et c’est à partir de ce moment là que le monde entier est en communication simultanément.

J-J B : Que faire pour exister, nous, Français, nous, Européens, avec cette mondialisation ?

H V : Le Président de la République m’a demandé, et j’ai accepté, de réfléchir à la question qui est de savoir si dans cette situation la France ne doit pas changer sa position, sa posture, pour mieux défendre ses intérêts. Ce qui m’a frappé c’est que les Français ne sont pas les seuls à avoir une opinion ambivalente sur la question de mondialisation, il y a des bons et des mauvais cotés, et en majorité, les Français trouvent que les mauvais cotés l’emportent. On dit que c’est lamentable et finalement j’ai constaté que tous les peuples répondent comme ça. Ce qui est particulier à la France, c’est que c’est le grand pays au monde où il y a le plus faible taux d’approbation d’économie de marché, 32% alors que c’est au-delà de 50 partout ailleurs. Autre particularité c’est que les Français n’ont pas confiance en eux, donc je me suis concentré dans la première partie de mon rapport sur cette espèce de méfiance qui ne sert à rien et qui ne permet pas de défendre mieux nos intérêts.

J-J B : Comment redonner confiance aux Français ?

H V : Précisément en rassemblant des politiques qui d’habitude sont opposées les unes aux autres. Il faut donc que les libéraux acceptent qu’il puisse y avoir des protections. Il faut que les dogmatismes des uns et des autres reculent.

La rédaction-Bourdin & Co