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Présidentielle: à qui peut profiter l'abstention?

Les affiches des onze candidats à la présidentielle, photographiées le 10 avril 2017 à Strasbourg.

Les affiches des onze candidats à la présidentielle, photographiées le 10 avril 2017 à Strasbourg. - FREDERICK FLORIN / AFP

A cinq jours du premier tour et au terme d'une campagne marquée par l'incertitude, la question de l'abstention reste une des grandes interrogations du scrutin à venir. Elle avait atteint des records en 2002, et favorisé l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour. Mais si l'on en croit la sociologie électorale actuelle, rien ne dit qu'elle profitera à la candidate du Front national.

Ils le répètent depuis plusieurs semaines maintenant. Sondeurs et analystes ne sont sûrs que d'une chose, à l'approche de la présidentielle, c'est qu'ils ne savent rien. Après des mois d'une campagne imprévisible et mouvementée, et alors que beaucoup d'électeurs disent encore leur incertitude, difficile en effet d'imaginer à quoi ressemblera l'élection phare de la vie politique française, qui mobilise habituellement plus que les autres.

Alors que ce scrutin enregistre en temps normal 80% de participation environ, celle à venir pourrait être marquée par une forte abstention, si l'on se réfère à l'indécision exprimée jusque-là, notamment chez les plus jeunes, puisqu'une personne sur deux, entre 18 et 25 ans, se dit prête à boycotter l'élection.

L'ombre de 2002 et d'une mauvaise campagne

En 2012, 79,5% des électeurs s'étaient déplacés au premier tour. En 2002, l'abstention avait au contraire atteint des records, pointant à 28,4%. Ce qui avait favorisé l'accession de Jean-Marie Le Pen, le candidat du Front national, au second tour. Une performance que Marine Le Pen compte rééditer cette année dans des circonstances semblables.

"Ce sera l'une des grandes interrogations de ce scrutin. On parle d'une abstention supérieure à 20%, tout va se jouer dans la dernière semaine", estime Eddy Fougier, chercheur associé à l'IRIS, interrogé par BFMTV.com. 

S'il appelle à rester prudent sur les chiffres, le politologue établit un parallèle entre 2002 et 2017. "On l'a oublié, mais en 2002, la campagne avait été jugée mauvaise, pas intéressante. Ce qui ressort aujourd'hui c'est que l'actuelle campagne n'est pas satisfaisante", explique Eddy Fougier, qui considère que ce scepticisme pourrait se manifester le jour du vote par une abstention importante.

L'abstention sociale, un risque pour Marine Le Pen

Mais si de nombreux commentateurs misent le 23 avril prochain sur une abstention comparable à celle d'il y a quinze ans, la sociologie électorale, elle, a changé, et l'impact de ce phénomène sur les résultats pourrait être bien différent. L'idée selon laquelle l'abstention profite aux extrêmes, et notamment au Front national, n'est peut-être plus aussi pertinente. C'est ce que pense Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof, interrogé ce mardi dans Le Parisien.

"Il existe une sociologie de l'abstention. Plus vous montez dans l'échelle sociale, moins vous vous abstenez. Les jeunes, les moins diplômés, les plus fragiles vont avoir tendance à s'abstenir plus que les autres", explique le chercheur, qui précise que cet électorat correspond en grande partie à celui du FN. 

"Un taux d'abstention élevé peut porter préjudice à Marine Le Pen", confirme Eddy Fougier, qui y voit aussi un risque pour Jean-Luc Mélenchon, du fait de la sociologie de ses électeurs, parmi lesquels on trouve aussi beaucoup de jeunes et de catégories précaires. Il distingue cependant deux types d'abstention: l'une politique, celle des votants qui ne se retrouvent pas dans une offre politique en particulier, l'autre sociale, celle des plus pauvres, des exclus, "une version contemporaine du suffrage censitaire", avance le chercheur. 

Une incertitude mobilisatrice

Concernant l'abstention politique, Eddy Fougier, qui étudie notamment le vote des agriculteurs, estime qu'elle pourrait concerner François Fillon en particulier. D'après le baromètre agricole Terre-net BVA d'avril, 41,5 % d'entre eux ont l'intention de voter pour François Fillon. "En février, 50% des agriculteurs disaient qu'ils n'iraient pas voter", rappelle Eddy Fougier, qui voit dans ces résultats des électeurs déçus par les affaires ou la campagne de François Fillon. Dans l'ensemble, le candidat bénéficie cependant d'un socle particulièrement stable, tout comme Marine Le Pen.

"Un taux de participation élevé pourrait au contraire profiter en particulier à François Fillon, car cela réduirait l'abstention politique, celle des votants qui sont plutôt à droite mais qui ne se retrouvent pas dans sa candidature", analyse Eddy Fougier. "L'abstention sociale, elle, porterait davantage préjudicie à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon", insiste-t-il. 

De manière générale, le chercheur estime cependant que l'abstention ne sera pas renforcée par l'incertitude qui entoure cette campagne. Bien au contraire.

"Plus ce sera flou, plus ça va mobiliser les uns et les autres", avance-t-il. "Par exemple, les partisans de Jean-Luc Mélenchon qui se disent d'après les sondages que c'est jouable, qu'il peut atteindre le second tour, vont se mobiliser pour cette raison. La certitude de gagner ou de perdre peut être démobilisatrice, mais l'incertitude, à l'inverse, mobilise", conclut-il. 

Charlie Vandekerkhove