BFMTV

Pour sortir de la crise, Macron parle cru

Emmanuel Macron à Grand Bourgtheroulde.

Emmanuel Macron à Grand Bourgtheroulde. - Ludovic Marin/ AFP

Emmanuel Macron ne compte pas renoncer au langage parfois abrupt, et même brutal selon ses opposants, qu'il affectionne au moins autant que le phrasé technocratique. Le lancement du débat national à Grand Bourgtheroulde, mardi, lui a permis de décocher quelques formules directes.

"Alors Massu, toujours aussi con?" Comme le veut la légende, cette question qui aurait été formulée par le général de Gaulle à Alger à la toute fin des années cinquante à l'attention du général Massu, a placé dès son préambule la Ve République sous le signe de la langue la plus imagée. Soixante ans et quelques présidents plus tard, Emmanuel Macron semble inscrire ses pas dans ce même sillon. 

"Je ne changerai pas" 

Pourtant échaudé par la réception de certaines de ses formules, qui lui ont coûté quelques points dans les sondages, et, au moins en partie, la plus grande crise de son mandat - les gilets jaunes évoquent fréquemment le "mépris" présidentiel - Emmanuel Macron ne compte pas revenir sur son verbe. Il a expliqué mardi, dans le gymnase de Grand Bourgtheroulde dans l'Eure où il lançait le débat national devant 600 maires, qu'il continuerait à employer une parole directe. Revenant sur la fameuse invitation faite à un jeune chômeur de "traverser la rue" pour trouver un travail, il a commenté:

"Que voulez-vous?… On est au temps du numérique, de l'information en continu, je suis comme ça, je ne changerai pas…"

Peu de temps auparavant, dans la salle du conseil municipal de Gasny, toujours dans l'Eure, où il s'était invité, Emmanuel Macron avait d'ailleurs lâché devant les élus qu'il avait l'intention de "responsabiliser les personnes en difficulté" car si certaines "font bien", d'autres "déconnent".

Face aux maires, il a à nouveau joué sur ce registre. Alors que la conversation roulait sur l'opportunité de rétablir l'ISF, il a affirmé:

"Il ne faut pas raconter des craques, ce n’est pas parce qu’on remettra l’ISF comme il était il y a un an et demi que la situation d’un seul gilet jaune s’améliorera. Ça, c’est de la pipe."

La transcendance de plus en plus ancrée dans "l'immanence complète" 

Et il ne s'agit pas là de petites sorties de routes. Des conseillers d'Emmanuel Macron ont ainsi dressé auprès du Parisien l'inventaire à la Prévert des interjections qu'on trouve couramment dans la bouche du chef de l'Etat: "putain", "couillons" etc.

Si ces termes sont très communs pour chacun d'entre nous dans l'intimité ou entre quatre murs, fleurir son langage à ciel ouvert présente un double intérêt politique pour le président de la République. Tout d'abord, le procédé l'éloigne du phrasé alambiqué, abstrait, à la limite de l'intelligible, souvent reproché à celui qui fut décrit par son entourage comme l'homme à "la pensée complexe". Par exemple, durant la campagne présidentielle, la définition qu'il avait donnée du "pouvoir charismatique" dans le Journal du dimanche avait pu interloquer:

"J'ai toujours assumé la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps elle doit s'ancrer dans de l'immanence complète, de la matérialité."

De surcroît, le parler cru peut l'aider à dissiper l'aura de suffisance voire d'arrogance que lui reproche une part importante de l'opinion publique. Dans le journal francilien, la sémiologue Mariette Darrigrand a salué un "gage d'authenticité", estimant: "Le peuple a fait tomber Jupiter, cette posture de l'expert en surplomb". Elle a toutefois mis en garde: "Il prend le risque de se montrer sous son vrai jour. Ça ne veut pas nécessairement dire baisser le niveau de langage. J'appelle ça des sarkozeries! Il doit garder de la gravité". 

L'avertissement Sarkozy 

Tout au long de sa carrière politique, et a fortiori durant son quinquennat, Nicolas Sarkozy a en effet habitué ses auditoires à ses écarts de langage. Certains relevaient du domaine de l'insulte, comme son célèbre "casse-toi pauv' con" du Salon de l'Agriculture. D'autres péchaient plutôt par la syntaxe, peut-être censée "faire peuple" en étant bancale, comme lors de cette déclaration devant les ouvriers d'une usine Alstom dans le Doubs en 2009: "Si y en a que ça les démange d'augmenter les impôts, ils oublient qu'on est dans une compétition". 

Certes, le style de Nicolas Sarkozy diffère tout de même beaucoup de celui d'Emmanuel Macron. Mais force est de constater qu'il n'a pas porté bonheur à ce dernier. Ce qu'il avait espéré gagner en proximité, Nicolas Sarkozy l'avait perdu en hauteur, échouant finalement à se faire réélire. 

Robin Verner