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Nouvelles restrictions contre le Covid-19: l'exécutif guette le ras-le-bol des Français face au "métro-boulot-dodo"

Emmanuel Macron s'apprête à annoncer l'instauration d'un couvre-feu dans les villes en alerte maximale afin de freiner la circulation du virus. Au risque d'accentuer le hiatus entre incitation à travailler et tour de vis social qui mine les Français.

L'exécutif le sait, les Français vont râler. Encore. Voire peut-être davantage qu'auparavant. Ce mercredi soir, Emmanuel Macron doit annoncer de nouvelles mesures destinées à freiner la propagation du Covid-19. En coulisses, chacun y va de sa théorie sur cet énième arbitrage, en discussion jusqu'à ce milieu d'après-midi. D'après nos informations, le chef de l'État annoncera notamment l'instauration d'un couvre-feu circonscrit aux zones où l'épidémie échappe à tout contrôle, notamment Paris et sa petite couronne, et les autres zones en alerte maximale.

"Le couvre-feu, c'est l'action la plus facile à faire, mais c'est beaucoup plus compliqué à faire respecter. Si c'est ça, on repart dans un trip du genre confinement", pressent un député La République en marche issu d'une grande métropole. "Surtout pour surveiller les jeunes, c'est très difficile".

Les 20-29 ans, tranche d'âge la plus touchée par cette deuxième vague, est également la plus concernée par les mesures prises depuis la rentrée. En particulier la fermeture temporaire des bars qui, passé l'effet d'annonce, a finalement été appliquée de manière erratique. En cas de couvre-feu, faudra-t-il se munir à nouveau d'une attestation pour pouvoir sortir au-delà de l'heure autorisée?

Comparaisons à 1944

En parallèle, le train-train des obligations professionnelles demeure. Et c'est ce hiatus, entre d'un côté la nécessité de préserver l'activité économique du pays, très durement touchée par le confinement, et de l'autre la volonté de restreindre la circulation du virus dans les moments de convivialité, qui risque d'être de moins en moins toléré. Car en plus des restrictions concernant les bars, il y a la tonalité du discours tenu au sommet de l'État.

Sur France Info lundi, par exemple, Jean Castex a expliqué que "les Français ont considéré un peu trop vite que ce virus avait disparu". Et le Premier ministre de leur demander d’être "raisonnable dans la sphère privée". À savoir, réduire autant que possible la taille des réunions, en famille ou avec des amis.

Là-dessus, le locataire de Matignon est bien obligé de faire appel à la responsabilité collective, le gouvernement ne pouvant appliquer des restrictions comme celles en vigueur à Québec, où il est proscrit d'avoir des invités chez soi. Mais le ton comminatoire passe mal.

"On refait des trucs où c'est des types à Matignon qui décident de tout dans une pièce. Je ne sais pas trop où on va", soupire un conseiller ministériel.

D'après nos informations, le président de la République devrait ainsi préciser ce mercredi la jauge maximale recommandée pour les réunions à domicile.

Il suffit de jeter un œil sur les réactions initiales aux premières rumeurs de mise en place du couvre-feu pour avoir une idée de sa réception. Sur Facebook, où la nuance est l'exception, nombre d'internautes n'hésitent pas à comparer cette mesure à ce qui avait cours durant des périodes bien plus sombres de notre Histoire, comme la Seconde Guerre mondiale ou la guerre d'Algérie.

D'autres ont même déjà prévu d'organiser un rassemblement au Trocadéro pour s'opposer à la mesure, avant même que sa mise en place ne se confirme. Sur le groupe de Vécu, le "média" autoproclamé des gilets jaunes (plus de 280.000 abonnés), le fac-similé d'un "avis à la population" datant du 21 août 1944 est brandi pour dénoncer les intentions d'Emmanuel Macron. Avec, bien sûr, l'invocation du souvenir de l'occupation nazie qui l'accompagne.

Métro-boulot-dodo

Au sein de l'exécutif, où les opinions divergent quant au degré de sévérité nécessaire pour ces nouvelles mesures, on se dit conscient du danger. Celui de voir les Français développer le sentiment que le tryptique métro-boulot-dodo prime sur tout le reste.

"Il y a un vrai risque que ce soit perçu comme ça oui. Mais ce n'est pas une volonté sous-jacente. C'est plutôt en famille que sur le lieu de travail qu'on contamine", rappelle un ministre auprès de BFMTV.com. "On peut comprendre que les gens aient envie de moments de convivialité en famille. Mais dans la sphère privée on fait moins gaffe, c'est évident", complète-t-il.

Difficile, pour ceux qui doivent prendre les transports en commun le matin pour aller travailler, d'accepter cette réalité statistique et épidémiologique. C'est d'autant plus vrai que le télétravail, après avoir été adopté par de nombreuses entreprises durant le confinement, est redescendu à un niveau plus conforme aux habitudes françaises. Favorable au couvre-feu, la députée ex-LaREM (mais toujours macroniste) Valérie Petit convient qu'il faille davantage contrôler les entreprises rétives à instaurer cette pratique devenue courante dans les pays anglo-saxons.

"Je suis obligée d'aller bosser, j'ai moi-même eu le Covid, je n'ai pas vu ma mère depuis des mois, avec les enfants c'est compliqué... On est tous au même niveau", relativise-t-elle par ailleurs.

Selon l'élue du Nord, où le virus circule fortement, le combat contre l'épidémie est "une guerre de tranchées". "Alors oui, c'est dur, les Français vont râler, mais ça aide aussi à gérer le stress", s'amuse-t-elle, avant d'ajouter, s'agissant de l'écosystème du travail qui passe avant le reste, que "l'économie, c'est aussi ce qui permet de vivre".

Risque de basculement?

Selon Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'École des hautes études en santé publique, le gouvernement français tâtonne au même titre que ses homologues européens. "On est à la croisée des chemins. Les Français ont été très disciplinés et coopératifs durant le confinement. Avec les Italiens on a été les plus dociles, il y a eu une énorme observance des recommandations, des mesures barrières et du port du masque", insiste-t-il auprès de BFMTV.com.

"Il y a chez nous une défiance vis-à-vis du gouvernement, mais un soutien très fort au mesures coercitives. Il y a une forte demande d'autoritarisme, par rapport aux Scandinaves notamment, qui privilégient la responsabilité individuelle", compare le chercheur.

Plusieurs choses risquent de faire basculer l'opinion dans l'indiscipline d'après Jocelyn Raude. "Il y a d'abord l'usure du temps, notamment chez les jeunes générations, où le risque de développer des formes graves de la maladie est très faible. Et c'est justement ce groupe qui est soumis à plus de contraintes", estime-t-il.

"Il y a aussi certains groupes socio-économiques, l'industrie de l'hospitalité par exemple. Ils sont peu nombreux mais disposent d'une influence culturelle importante, à travers les restaurants, les cafés, marqueurs de la culture française. Très fortement touchés par les mesures, ils pourraient basculer dans une forme de mobilisation. Il s'agit d'une minorité active, dont le poids est démesuré par rapport à ce qu'elle représente numériquement", prévient l'enseignant.

La députée Valérie Petit le reconnaît, même si ces mesures sont nécessaires, "ça coûte" psychologiquement et mentalement. "Il faut que le gouvernement ait plus d'empathie. 'On sait que c'est dur, mais...' Sinon on va avoir une déprime nationale. Face au ressenti, il faut des sentiments", juge l'élue du Nord.

Jules Pecnard Journaliste BFMTV