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Municipales: à Bordeaux, le règne de l'incertitude au premier scrutin de l'ère post-Juppé

À la faveur du départ d'Alain Juppé pour le Conseil constitutionnel en 2019, les élections municipales n'ont jamais été aussi ouvertes à Bordeaux. Pour la première fois depuis de longues années, la capitale aquitaine ne sera pas dirigée par un ancien Premier ministre.

C'est une tradition locale: les Bordelais tuent souvent le (faux) suspense des municipales au premier tour. Mais le cru 2020 devrait en comporter deux. Révolue, l'époque Juppé. Après 24 ans de mandats successifs, l'ancien maire a choisi de rejoindre le Conseil constitutionnel à la fin de l'hiver 2019.

Pour l'heure, sept candidats sont en lice pour s'installer au palais Rohan: Nicolas Florian, maire sortant en retrait des Républicains soutenu par le MoDem, le marcheur Thomas Cazenave, l'écologiste d'EELV Thomas Hurmic, l'ancien candidat à la présidentielle Philippe Poutou, soutenu par le NPA et le collectif Bordeaux debout, Bruno Paluteau du Rassemblement national (RN), Pascal Jarty, sans étiquette, et Gilles Garçon, investi par l'UPR. Vincent Feltesse, figure bordelaise et ex-conseiller de François Hollande à l'Élysée en rupture avec le Parti socialiste, a retiré sa liste en décembre après un sondage défavorable le plaçant à 7%, au coude-à-coude avec le RN.

Vers une triangulaire?

L'enquête en question, réalisée par Ipsos pour Sud Ouest et France Bleu Gironde, créditait Nicolas Florian de 33% des intentions de vote, talonné par Pierre Hurmic avec 30%. Le podium était complété par Thomas Cazenave avec 16%. Des résultats, s'ils se confirmaient à l'issue du premier tour, qui pourraient donner lieu à une triangulaire. Du jamais-vu en terre bordelaise.

"On a une situation un peu inédite à Bordeaux", explique à BFMTV.com le politologue et ancien directeur de Sciences-Po Bordeaux, Pierre Sadran. "Il n'y a plus de candidat surplombant" poursuit-il, estimant que le trio de tête donné par les sondages est composé de candidats "très proches les uns des autres", sans "incompatibilité radicale entre les trois". "Ils sont jeunes, crédibles, et n'ont pas incarné le pouvoir municipal donc ne peuvent pas en subir l’usure."

Depuis 1947, Bordeaux n'a connu que deux maires, si l'on met à part la parenthèse de 2004 à 2006, durant laquelle Alain Juppé, condamné à une peine d'inéligibilité, s'est exilé au Canada et a été remplacé par son adjoint Hugues Martin, qui lui a rendu son fauteuil sitôt le délai d'inéligibilité expiré.

Succession et cooptation

Après-guerre, Jacques Chaban-Delmas, gaulliste et résistant qui deviendra Premier ministre, s'empare de la ville. Le début d'un règne sans discontinuité de près d'un demi-siècle. En 1995, "Chaban", 80 ans, ne se représente pas. L'énarque et dauphin désigné Alain Juppé, originaire des Landes, lui succède alors.

À Bordeaux, on prêtait volontiers à ce dernier un destin similaire à son aîné. Mais pendant l'hiver 2019, alors que la crise des gilets jaunes bat son plein et touche durement la ville, coup de théâtre: Alain Juppé, 73 ans, annonce son prochain départ pour rejoindre les "sages" du Conseil constitutionnel. Et cède son fauteuil quelques semaines après à son deuxième adjoint, Nicolas Florian.

"On peut dire que Nicolas Florian est là par un concours de circonstances", analyse Pierre Sadran, qui s'appuie également sur le départ de Virginie Calmels, ex-première adjointe jusque-là pressentie pour prendre la relève. "Si Alain Juppé avait eu le temps de préparer sa succession, il aurait choisi quelqu'un avec une stature nationale, je pense qu'il aurait eu cette tentation, comme c'est de tradition à Bordeaux. C'est la même chose qu'avait fait Chaban-Delmas en son temps. Mais ça, personne ne le saura jamais", poursuit le politologue bordelais.

Florian, "dauphin par défaut"

Une analyse partagée par la sénatrice de Gironde Françoise Cartron, ancienne socialiste ralliée à La République en marche (LaREM) et soutien de Thomas Cazenave. "C'est un peu le dauphin par défaut", corrobore-t-elle à propos de Florian. "Quand on posait la question à Juppé de savoir s'il allait se représenter, il disait 'Oui, parce que je n'ai pas de successeur aujourd'hui capable de prendre la suite. Et six mois après, retournement de situation. Donc il porte un peu ça, Nicolas Florian", souligne la sénatrice. 

Avec le départ d'Alain Juppé, c'est un changement d'ère qui s'est amorcé à Bordeaux. Le paysage politique se renouvelle, et en 2020, pour la première fois depuis 1947, la droite ne sera peut-être plus aux affaires.

"Je pense que c'était une époque. Les Bordelais se choisissaient un Premier ministre parce qu'ils se disaient qu'ils seraient mieux servis. Mais des carrières politiques aussi longues, on n'en verra plus, ça va devenir rarissime. Les citoyens ne veulent plus de ces barons", croit savoir Françoise Cartron. "En arrière-plan, on a une situation qui a changé, avec la fin du cumul vertical des mandats", précise Pierre Sadran.

Hormis Philippe Poutou, candidat à deux reprises à la présidentielle en 2012 et 2017, également dans la course aux municipales de 2014, aucune personnalité en lice ne jouit d'une notoriété hors des frontières de la Gironde. "Le seul candidat connu nationalement, c'est moi, même si je ne suis pas favori. Mais c'est peut-être bon signe!", plaisante l'ancien ouvrier de l'usine Ford de Blanquefort auprès de BFMTV.com.

"Je ne pense pas que, parce que Philippe Poutou a une aura nationale, les Bordelais lui confieront les clés de la ville, mais je pense qu'il va mettre de l'ambiance dans la campagne", s'amuse Françoise Cartron.

Au sujet de l'ambiance d'ailleurs, Philippe Poutou concède volontiers "une atmosphère un peu différente" que celle des précédentes campagnes municipales, et juge l'actuelle un peu "tristounette". "Ça aurait été plus intéressant de se confronter à Juppé qu'à Florian", lâche le candidat anticapitaliste.

L'ombre de Juppé

La page Juppé est-elle tournée? Début janvier, le candidat déçu à la primaire de la droite et du centre de 2016 était présent pour l'inauguration de l'atelier de campagne de Nicolas Florian. Avec sa femme, Isabelle, présidente du comité de soutien du successeur de son époux.

L'ancien maire, désormais soumis à un strict devoir de réserve, se compare à "la Grande Muette" au micro de France 3 Aquitaine. "Je ne peux pas parler, mais je peux penser… et espérer. Et le fait que je sois là vous permet de deviner ce que je pense, et ce que j'espère", finit-il par lâcher, sourire en coin.

Une attitude qui laisse penser que depuis Paris et la rue de Montpensier, l'ancien édile garde un œil vers le Sud-Ouest. Alain Juppé, bien que retiré, "reste dans les allées du pouvoir bordelais", estime Philippe Poutou. Les mêmes où, place Pey-Berland, la statue de Chaban-Delmas toise depuis 2012 le palais Rohan.

Clarisse Martin