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Attentat de Nice: entendu comme témoin assisté, Estrosi rejette la responsabilité sur l'Etat

Des passants regardent des fleurs et bougies déposées en mémoire des victimes de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, le 15 octobre suivant. (Photo d'illustration)

Des passants regardent des fleurs et bougies déposées en mémoire des victimes de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice, le 15 octobre suivant. (Photo d'illustration) - Anne-Christine Poujoulat - AFP

Le maire de Nice et son premier adjoint ont rejeté la responsabilité des décisions de sécurité sur l'Etat et déploré le manque d'avancées légales en matière de vidéosurveillance.

Un autre dispositif de sécurité aurait-il pu permettre d'éviter la mort de 86 personnes le 14 juillet 2016 à Nice? Les mesures existantes étaient-elles suffisantes pour un événement accueillant 30.000 personnes? Depuis fin 2016, une enquête tente d'éclaircir les demandes des uns et les décisions des autres, notamment en décortiquant les réunions préparatoires entre la préfecture et la ville. 

Le soir du 14 juillet, une foule compacte de touristes et de Niçois s'était réunie sur la promenade des Anglais pour assister au feu d'artifice lorsque Mohamed Lahoueij-Bouhlel avait foncé sur les spectateurs au volant d'un camion de 19 tonnes, faisant 86 morts et 450 blessés. Cette attaque avait été suivie d'une vive polémique sur la sécurisation de l'événement.

Zone ouverte ou fermée, nombre de forces de l'ordre sur le terrain ce soir-là, absence de blocs de béton pour bloquer les véhicules... Les juges ont décortiqué les réunions préparatoires pour vérifier qui avait décidé quoi entre la préfecture et la mairie, relevant un "sentiment de flou".

Ces dernières semaines, le maire Christian Estrosi, son premier adjoint Philippe Pradal et le préfet des Alpes-Maritimes de l'époque Adolphe Colrat ont été interrogés par les juges d'instruction comme témoins assistés, un statut intermédiaire entre simple témoin et mis en examen.

"In fine, c'est la hiérarchie de l'Etat qui arbitre"

Face aux magistrats, les deux élus de la mairie de Nice ont affirmé avoir réclamé "les mêmes conditions de sécurisation que celle du carnaval ou de l'Euro" de football et respecté "à la lettre" les demandes de la préfecture, selon des documents dont l'AFP a eu connaissance.

"Si on avait demandé à la Ville d'appliquer un système étanche, nous l'aurions fait", a ainsi assuré Christian Estrosi le 29 avril. "In fine, c'est la hiérarchie de l'Etat qui arbitre", a-t-il dit, estimant aussi qu'il revenait au préfet de le contacter, lui ou Philippe Pradal, s'il y avait eu le moindre problème.

Christian Estrosi était premier adjoint au moment de l'attaque avant de revenir quelques mois plus tard aux commandes de la mairie qu'il occupait depuis 2008, échangeant ainsi son poste avec Philippe Pradal. 

Pour le préfet, un "dispositif fermé ne promettait que la pagaille"

Pour l'actuel maire, les festivités du 14 juillet avaient été "autorisées par l'Etat". Les juges ont notamment insisté pour savoir pourquoi un dispositif fermé, avec barriérage et filtrage du public, proposé le 28 juin 2016, avait été finalement écarté le 7 juillet. Ni les deux élus, ni le préfet n'assistaient à ces réunions.

"Le dispositif ouvert a bien fait l'objet d'un choix clair, partagé par l'Etat et la ville", a pour sa part exposé aux juges le préfet Colrat lors de son audition le 10 mai, soulignant la bonne entente qui régnait avec la mairie. "L'Etat ne cherche nullement pour sa part à diluer sa responsabilité dans celle de la ville" et "le dispositif fermé, à supposer qu'on ait pu matériellement le mettre en oeuvre, ne nous promettait que la pagaille et d'éventuels risques supplémentaires", a-t-il également justifié.

Quant au risque d'intrusion d'un véhicule-bélier, évoquée pour la sécurité de l'Euro-2016 de football organisé quelques semaines auparavant, "il est très difficile de prévoir ce qui n'est jamais arrivé ou qui n'a pas fait l'objet de renseignement", s'est défendu le préfet. 

La vidéo-surveillance, dans une ville passée de 280 caméras en 2008 à plus de 2 300 aujourd'hui, n'aurait-elle pas pu permettre de détecter les multiples repérages de l'assaillant? En janvier 2015, moins deux semaines après l'attentat contre Charlie Hebdo, Christian Estrosi s'était dit "à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau" de caméras que Nice, "les frères Kouachi n'auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés".

Un camion filmé à de multiples reprises avant l'attentat

Les jours précédents l'attentat sur la promenade des Anglais en juillet 2016, le camion de Lahoueij-Bouhlel avait été filmé à de multiples reprises sur les lieux du drame. Ses allées et venues n'auraient-elles pas dû alerter les autorités? 

Christian Estrosi balaie cette éventualité: "A quelques exceptions près, c'est un outil essentiellement dévolu à l'élucidation", a-t-il dit, alors que l'enquête met en évidence un manque de formation des agents postés devant les écrans.

Selon le maire, si le conducteur du camion "avait été vu et interpellé à temps, cela aurait justifié un timbre amende de 22 euros" seulement. "En l'état actuel, seule l'intelligence artificielle pourrait permettre de déceler un repérage", a-t-il avancé, se plaignant de ne pouvoir légalement mettre à l'essai des dispositifs d'expérimentation.
Liv Audigane avec AFP