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L'avenir politique incertain de l'application StopCovid

Cédric O, secrétaire d'État chargé du Numérique, à l'Assemblée nationale le 9 juillet 2019

Cédric O, secrétaire d'État chargé du Numérique, à l'Assemblée nationale le 9 juillet 2019 - AFP - Martin Bureau

Accusé par l'aile gauche de LaREM et une partie des oppositions de vouloir escamoter le débat autour du traçage potentiel de la population, le gouvernement avance désormais à pas comptés sur la mise en place de cette application.

"Est-ce que ça vaut vraiment le coup de s'engager politiquement sur cette question?" Trop tard. Après avoir été soumis à la pression de ses oppositions et d'une partie de sa majorité, le gouvernement a annoncé ce mardi que la mise en place de l'application StopCovid fera l'objet d'un vote au Parlement. Le 28 avril à l'Assemblée nationale, puis le 29 au Sénat. De quoi souverainement agacer certains caciques de La République en marche.

"Alors que la moitié de la planète est confinée, on a les victoires que l'on mérite", grince le député LaREM de l'Eure Bruno Questel, qui regrette auprès de BFMTV.com cette "logique de défiance".

Ce système de traçage numérique des personnes infectées au Covid-19, en cours de préparation et qui doit être soumis au volontariat, se trouve désormais mêlé à un débat sur les libertés publiques. Un débat à haute teneur symbolique, plus abstrait et toujours semé d'embûches pour un pouvoir exécutif, qui plus est sujet à de nombreuses critiques sur sa gestion de la crise sanitaire.

Efficacité douteuse

Initialement, les discussions au Palais-Bourbon sur l'application ne devaient pas être suivies de vote. Aucun projet de loi n’est prévu pour autoriser un tel dispositif, censé être simplement intégré au cadre régi par le règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD). Comme une lettre à la poste.

"Ce débat sur le tracking, tout le monde s'en fout. Personne ne sait quand ils pourront le mettre en œuvre et puis, si vous ne pouvez pas tester toute la population au Covid, vous allez tracker qui?", s'interrogeait récemment auprès de nous un sénateur de premier plan.

En effet, l'efficacité d'une application comme StopCovid dépendrait entièrement du nombre de personnes prêtes à l'installer sur leur smartphone. Censée être disponible pour la sortie progressive du confinement à partir du 11 mai, elle permettrait - grâce aux données recueillies - à ses utilisateurs d’être avertis en cas de contact avec une personne malade. Le tout dans un anonymat garanti.

Nouveau risque de division pour LaREM

Cette mécanique, déjà embryonnaire, s'est enrayée à partir du moment où Cédric O, secrétaire d'État chargé du Numérique, a fait part d'inquiétudes d'ordre plus politique auprès des Jeunes avec Macron (JAM), le mouvement de jeunesse de LaREM. 

"Dans une période d’unité nationale, il est important de ne pas fracturer la majorité", leur a-t-il dit la semaine dernière, pressentant que "les médias auraient relevé les élus de la majorité qui auraient voté contre". 

Ce relevé risque donc bien d'avoir lieu. Dans la liste des 45 députés qui ont exigé ce vote à travers ce qu'on appelle une "proposition de résolution", révélée par L'Opinion, on retrouve certains habitués de la fronde façon macronie. Les ex-socialistes Guillaume Chiche et Aurélien Taché sont de la partie. 

Fait plus inhabituel, des poids lourds tels que Sacha Houlié et Pierre Person en sont également. Ce dernier est, rappelons-le, le numéro deux de LaREM, censé fonctionner dans un tandem de plus en plus branlant avec Stanislas Guerini.

"Il y a derrière tout ça une stratégie interne de positionnement post-Covid et pré-remaniement gouvernemental. Les mecs plantent leur petit drapeau dans le sable", décrypte un pilier du groupe, qui se "désole" de ces manœuvres qu'il suppute. 

Au total, 75 députés pourront être présents dans l’hémicycle le jour du vote, à la proportion de la taille des groupes. Il devrait donc y avoir 40 LaREM, 13 Les Républicains, 5 MoDem, 4 socialistes, 4 UDI, 3 Libertés et territoires, 3 communistes et 3 insoumis. Certains élus opposés à l'application veulent croire à un vote serré.

"Problématique éthique profonde"

D'autres entendent afficher la sincérité de leurs intentions. "Ça me paraissait invraisemblable qu'il y ait un débat sans vote, malgré les conditions surréalistes de la vie parlementaire depuis le début du confinement", estime par exemple la députée du Bas-Rhin Martine Wonner, autre signataire de la proposition de résolution. 

Critique régulière de l'approche gouvernementale de la crise sanitaire, la médecin psychiatre juge que l'exécutif "a une stratégie encore beaucoup trop faible" face à la pandémie de Covid-19. Elle se l'est d'ailleurs vu reprocher en des termes explicites lors d'une réunion houleuse du groupe LaREM, racontée par L'Opinion

"Cette question du tracking pose une problématique éthique profonde. La traçabilité et la sécurité, elle n'ont de sens que si on n’a pas d’autres moyens d’arriver à la fin de cette crise. Or, on a d'autres pistes, comme le dépistage massif ou le développement, en laboratoire, de tests et de traitements efficaces", insiste Martine Wonner auprès de BFMTV.com.

Pour l'ex-LaREM Matthieu Orphelin, ce n'est pas tant ce qu'envisage l'actuel gouvernement qui pose problème. "Que se passera-t-il lorsque nous aurons un pouvoir moins respectueux des libertés fondamentales?", s'interroge le député de Maine-et-Loire.

"Un gadget qui ne sert à rien"

Le souci, c'est que ce débat "éthique" risque d'obscurcir le reste. Certains craignent que les oppositions et l'aile gauche de LaREM ne s'en servent pour sanctionner la politique sanitaire de l'exécutif et, par là même, lui infliger un sévère camouflet dont il se passerait bien. Contacté par BFMTV.com, le député de l'Hérault Jean-François Eliaou s'est initialement dit prêt à voter contre la mise en place de l'application StopCovid. 

"Elle est totalement inefficace et on ne sait pas si la technologie bluetooth sera fonctionnelle. C’est un gadget qui ne sert à rien. Il faut plutôt inscrire le Covid-19 dans la liste des maladies à déclaration obligatoire. On a peu d’armes: on n’a pas de traitement, pas de vaccin, et une immunité collective qui est nulle", constate-t-il.

Après réflexion, voyant se dresser la perspective d'un débat embourbé dans des considérations plus théoriques, Jean-François Eliaou hésite.

"Nous ne sommes plus dans l'avant et nous ne le serons plus. Il y a une inversion de la hiérarchie des normes désormais: il faut sauver les gens et sauver la France", indique-t-il, soucieux de ne pas voir le gouvernement trébucher sur un sujet mineur comme StopCovid.

D'autres reprochent à Cédric O de s'être laissé empêtrer tout seul. "Il ne représente que lui-même, c'est-à-dire que dalle. Mais s'il propose une technologie merdique, et elle l'est, non seulement il aura servi à rien mais en plus il sera devenu un poids mort, politiquement", grince un parlementaire LaREM.

Tout dépendra de qui se rendra dans l'hémicycle le 28 avril. C'est là où le rôle du patron de la majorité, Gilles Le Gendre, et du président de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand, sera essentiel. Plutôt optimiste sur l'issue du vote, un cadre macroniste nous résume la situation: 

"S'ils sont intelligents, ils éviteront de faire venir tous les frondeurs. Parce que si on arrive à faire exploser la majorité à cause d'une appli à la con..."
Jules Pecnard