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Santé des présidents: ce qu'ils veulent bien dire... ou pas

Au fil des mandats, les présidents de la 5e République ont tissé une tradition d'opacité sur leur état de santé.

Au fil des mandats, les présidents de la 5e République ont tissé une tradition d'opacité sur leur état de santé. - -

L'Elysée a confirmé mercredi que François Hollande a bien subi en 2011 une opération de la prostate. Bien qu'à l'époque, il n'était pas même candidat à la candidature, cette révélation replace au premier plan le débat sur le secret qui entoure la santé des présidents.

La seule règle écrite qui s'applique à la santé des présidents est la même que pour tout citoyen lambda: les chefs d'Etat bénéficient comme tout un chacun du secret médical. Même installés sur la plus haute marche du pouvoir, ils ne sont donc pas tenus par la loi de faire la transparence sur leurs éventuels ennuis de santé.

Mais en pratique, le citoyen lambda doit-il tout ignorer de l'état de santé de son président, quand celui-ci est censé être maître des destinées de son pays, et accessoirement, possède les codes du feu nucléaire? Au-delà des fluctuations de la courbe de popularité présidentielle, le choix de l'opacité plutôt que de la transparence interroge la relation de confiance censée se tisser entre le chef de l'Etat, légitimé par le suffrage universel, et le corps électoral.

"Tous les présidents essayent de tricher"

Ce tabou tenace sur la santé du président est sans doute né... à la mort de Georges Pompidou, le 2 avril 1974, en plein mandat, après un secret bien gardé sur la grave maladie du sang qui le rongeait depuis des mois.

Depuis, qu'ils soient issus de la droite ou de la gauche, les présidents ont fait de leur état de santé l'un des secrets les mieux gardés de la République. Interrogé mercredi matin sur BFMTV, le journaliste Denis Demonpion (voir encadré) le confirme: "Tout le monde [tous les présidents, NDLR] a essayé d'un peu tricher avec la vérité, l'exemple le plus marquant reste celui de François Mitterrand, qui avait un cancer métastasé diagnostiqué dès l'automne 1981, quelques mois après son élection". On est loin de l'exemple des Etats-Unis, où "tout candidat à la magistrature suprême est tenu de publier un long carnet de santé sur tout ce qu'il a pu subir comme intervention".

Le précédent Mitterrand

Pendant la campagne présidentielle de 1981, François Mitterrand avait pourtant promis la transparence sur son état de santé, en signe de rupture avec le silence constant observé par Valéry Giscard d'Estaing tout au long de son septennat. Mais, faut-il le rappeler, VGE n'était âgé que de 48 ans à son élection.

Une fois élu, Mitterrand, lui, s'engage à publier des bulletins de santé tous les six mois. Faux d'un bout à l'autre, sous la plume - contrainte - du docteur Claude Gubler, le médecin particulier de François Mitterrand, et ce jusqu'en 1992, quand l'Elysée dévoile enfin que le président lutte contre un cancer de la prostate. François Mitterrand, lui, se savait atteint depuis septembre 1981.

Cette tradition du secret est si solidement ancrée dans les pratiques de la Ve République qu'elle va perdurer post-mortem: le 16 janvier 1996, une semaine après le décès du président, Claude Gubler publie Le grand secret. Son livre-révélation sera retiré de la vente en référé deux jours plus tard, à la demande de la famille de Mitterrand. Le docteur Gubler est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violation du secret médical, et finalement radié de l'Ordre des médecins.

L'AVC de Chirac

Contrairement à son engagement initial, Jacques Chirac n'a tout simplement pas publié les bulletins réguliers qu'il avait promis... jusqu'au 2 septembre 2005 et son hospitalisation d'urgence au Val-de-Grâce, pour un accident vasculaire cérébral.

Or, cette impossible transparence sur l'état de santé des présidents ne répond pas qu'à des critères éthiques ou cosmétiques. Denis Demonpion le rappelle: "On a bien vu que l'AVC quand même important avait entraîné pour 12 heures une espèce de vacance au sommet de l'Etat puisqu'il n'avait informé ni le Premier ministre Dominique de Villepin ni le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy".

Le scénario s'est reproduit à l'identique avec Nicolas Sarkozy. La promesse de la transparence, un bref bulletin de santé tamponné "apte" cinq jours après sa prise de fonction, puis le silence. Rien sur son opération au Val-de-Grâce, le 21 octobre 2007, pour l'ablation d'un abcès à la gorge. En juillet 2009, au contraire, l'Elysée avait dû rassurer sur son hospitalisation pour un malaise, consécutif à une séance de footing.

Mercredi matin sur RTL, Jean-Marc Ayrault a dénoncé une "dérive" de la transparence. Comme le rappelle Denis Demonpion, le candidat François Hollande, lui, "n'avait pris aucun engagement formel pour dire qu'il ferait la transparence sur sa santé". "On ne demande pas au chef de l'Etat de raconter le moindre bobo en temps réel, mais au moins faudrait-il un comité de sages, d'experts médicaux, ce que des juristes et des médecins, dont certains avaient soigné Jacques Chirac, avaient essayé de préconiser, mais ils n'ont pas été entendus". Le dernier tabou de la République n'est pas près de tomber.

|||Denis Demonpion est co-auteur avec Laurent Léger d'une enquête publiée en 2012 et intitulée Le dernier tabou, révélations sur la santé des présidents, aux éditions Pygmalion.

Alexandre Le Mer