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Colère sociale: pourquoi les pouvoirs publics craignent-ils la mobilisation des jeunes? 

Rassemblement mardi après la tentative de suicide d'un homme de 22 ans à Lyon vendredi dernier.

Rassemblement mardi après la tentative de suicide d'un homme de 22 ans à Lyon vendredi dernier. - PHILIPPE DESMAZES / AFP

Des rassemblements étudiants émergent, après la tentative de suicide d'un jeune homme à Lyon vendredi dernier, dans une France où monte la contestation sociale. Un historien, spécialiste des mouvements sociaux, explique ce jeudi auprès de BFMTV.com la spécificité des mobilisations de la jeunesse.

"Classes laborieuses, classes dangereuses", synthétisait l'historien Louis Chevalier en examinant le regard porté par le pouvoir de l'époque sur les turbulences politico-sociales du XIXe siècle. De nos jours, pour l'exécutif, le danger a migré, et ce sont les jeunes qu'il observe avec la plus grande attention. "Le dernier grand mouvement de mobilisation sociale qui a obtenu satisfaction, si on met de côté les gilets jaunes qui ont obtenu une réponse partielle, c'est la mobilisation contre le contrat première embauche en 2006. Les mouvements sociaux de travailleurs ont échoué depuis 1995. Les rares succès des mouvements sociaux du XXIe siècle reviennent aux mouvements de jeunesse", replace pour BFMTV.com ce jeudi l'historien Stéphane Sirot, spécialiste des relations sociales. 

Premiers rassemblements 

Vendredi dernier, un étudiant de 22 ans s'est immolé par le feu devant le restaurant universitaire du Crous dans le VIe arrondissement de Lyon. Avant de tenter de mettre fin à ses jours, ce jeune homme, qui se trouve toujours entre la vie et la mort, a expliqué son geste sur Facebook. "Cette année, faisant une troisième L2, je n'avais pas de bourse, et même quand j'en avais, 450 euros par mois, est-ce suffisant pour vivre?" écrivait-il notamment. Ce drame a motivé l'organisation de plusieurs rassemblements étudiants en France, dénonçant leur précarité grandissante. 

L'essor de la contestation estudiantine pourrait se mêler aux grèves contre la réforme des retraites, autour du 5 décembre, voire à une éventuelle résurgence du mouvement des gilets jaunes pour élaborer un scénario des plus délicats du point de vue du gouvernement. 

"Les jeunes subissent une violence sociale très forte" 

Le tableau dans lequel s'inscrit la jeunesse bien malgré elle semble de plus en plus sombre. "Concrètement, il y a une précarité très grande de la jeunesse étudiante, et celle qui ne l'est pas a des difficultés de plus en plus grandes à s'insérer dans le monde du travail. Les jeunes subissent une violence sociale très forte", décrit Stéphane Sirot, qui note que de nouvelles dimensions viennent encore obstruer les perspectives des générations qui font leur entrée dans la société: "Il y a l'urgence climatique, la réforme des retraites. Entre la question du travail, celle de la finitude de notre monde, les sujets à affronter sont nombreux et la jeunesse peut se demander s'il existe un avenir pour elle". 

Plus rétifs aux structures qui prétendent encadrer les manifestations, plus spontanés, les jeunes proposent souvent un autre défi aux pouvoirs publics: des débordements. "Les organisations de jeunesse ne sont pas en mesure de les contenir, donc elles font traditionnellement appel aux syndicats de salariés pour venir épauler leurs services d'ordre. Mais ça n'empêche plus la violence de se manifester", note l'historien. 

Le fait de groupes militants agissant selon les méthodes dites des black blocks? En partie, certes, mais on se tromperait en circonscrivant ainsi la violence. D'après notre interlocuteur, elle ressort plutôt d'une "atmosphère" diffuse. "Une frange grandissante de la population ressent ce qu'elle subit au quotidien comme des violences, même symboliques. Au fond, les gens se disent que ces violences ne sont que la réponse à la violence que les institutions leur font vivre", décrypte ainsi Stéphane Sirot. 

Avant le XXe siècle, une jeunesse "entre parenthèses" 

Si le climat de 2019 paraît délétère, la pénétration du champ politique par les jeunes, identifiés par leur catégorie d'âge plutôt que par leur activité ou leur milieu d'appartenance, lui est bien sûr antérieure. Pour autant, si des jeunes ont animé tous les éruptions françaises depuis, au moins, la Révolution, ceux-ci ne sont devenus un sujet politique en tant que tel que tardivement. Il faut dire qu'avant le cœur du XXe siècle, on ne quitte l'enfance que pour être propulsé dans le monde des adultes. "C'est à partir de l'après-guerre que se construit la particularité de la jeunesse. Avant le XXe siècle, elle n'existe qu'entre parenthèses. On travaille très tôt, le jeune est un travailleur. Aujourd'hui, il est dans la scolarisation", souligne l'universitaire. 

Cette existence scolaire allongée au fil des décennies a pu déterminer une politisation nouvelle des jeunes esprits, un processus qu'accomplissaient auparavant les idéologies, marxistes entre autres. C'est d'ailleurs dans les universités que la séquence la plus emblématique des mobilisations de la jeunesse est née. "Mai 1968 est le premier vrai mouvement social se déclenchant par les jeunes", rappelle Stéphane Sirot, qui nuance cependant: "Cet imaginaire parle-t-il à ceux d'aujourd'hui? Probablement pour les plus politisés, mais pour le plus grand nombre, je pense que c'est différent". 

Le parallèle bute en effet contre d'évidentes limites. En 1968, inscrits dans une société en pleine croissance, lassés par le présent plutôt que désespérés de l'avenir, les jeunes revendiquaient avant tout un chambardement politique, tandis que les plus rêveurs d'entre eux se proposaient de "mettre l'imagination au pouvoir". Cet automne social ne devrait pas avoir l'occasion d'atteindre ce degré d'abstraction. 

Robin Verner