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Claude Chirac, la gardienne du temple familial

Présente aux Invalides dimanche, où elle est allée à la rencontre des Français venus rendre visite à la dépouille de son père jusque tard dans la nuit, Claude Chirac a longtemps été distante de lui, devenant sa plus proche conseillère à partir du début des années 1990.

Elle a voulu prendre le temps. Dimanche, dans la cour des Invalides, où se sont déplacés des milliers de Français pour rendre un ultime hommage à l'ancien président Jacques Chirac, sa fille Claude est venue à leur rencontre. Tard dans la nuit, les caméras de télévision et de smartphones pouvaient encore la saisir en train de saluer un à un ces visiteurs en deuil. 

Ce soin, cette volonté de veiller à la pérennité de la mémoire de son père, à sa protection, est dans la droite ligne du temps qu'elle lui a consacré dans les difficiles dernières années de sa vie. À ses côtés, Claude Chirac a bataillé pour préserver le retrait total de l'ancien chef de l'État, très affaibli par la maladie, des projecteurs médiatiques.

De rebelle à communicante

La force de ce duo, unique dans l'histoire de la Ve République, est loin de se résumer au soutien vital lié au grand âge, à l'effacement progressif et irréversible de la scène publique. Un temps rebelle, se cherchant une vocation et se sentant à l'étroit dans une famille surplombée par l'activité politique débordante du père, Claude Chirac a commencé à toucher du doigt le secteur de la communication à la fin des années 1980.

Durant cette décennie, elle avait notamment fait sensation en posant dans le magazine Elle à côté de Vincent Lindon, dont elle a un temps partagé la vie. Jacques Chirac, lui, est accaparé par ses rôles concomitants de maire de Paris et de chef de l'opposition à François Mitterrand, avant de devenir Premier ministre de ce dernier (1986-1988). 

C'est à l'issue de cette période de cohabitation, au cours de laquelle son père s'est vu éreinté à la fois par la charge de travail et par la bataille présidentielle contre François Mitterrand, que Claude Chirac rejoint l'agence publicitaire Euro RSCG. En 1989, soucieuse de se rapprocher du maire de Paris, elle rejoint sa permanence et commence, de facto, à se frayer une place dans le dispositif politique de Jacques Chirac. 

Sous l'aile de Jacques Pilhan

Au départ, le proche entourage du député corrézien est dubitatif. Des personnalités comme Bernard Pons estiment la fille du chef trop inexpérimentée pour lui donner des conseils. En plein doute sur sa capacité à conquérir les Français après avoir échoué à sa deuxième tentative élyséenne, le patron du RPR veut se montrer moins raide, moins guidé par ses seules ambitions. 

Le moment charnière, ce sont les années qui précèdent la campagne présidentielle de 1995. Premier ministre de la deuxième cohabitation, Édouard Balladur commence à rompre le pacte tactique conclu avec Jacques Chirac, son "ami de trente ans". L'ensemble des caciques de la droite et du centre n'a d'yeux que pour sa majesté des sondages et délaisse petit à petit le maire de Paris. 

Claude Chirac fait alors une rencontre qui va changer le cours de sa vie: celle de Jacques Pilhan, gourou de la communication de François Mitterrand et maître de l'agence Temps Public, cours Albert-Ier. N'ayant plus qu'à gérer l'entrée du président socialiste vieillissant dans la grande histoire, celle de l'après-Elysée, Jacques Pilhan commence en 1993 à voir secrètement Jacques Chirac, qu'il avait pourtant contribué à annihiler politiquement cinq ans plus tôt. 

Dans un tandem totalement officieux, le communicant et la fille de son client clandestin façonnent une nouvelle image à ce dernier. Celle d'un candidat affable, pondéré, rassembleur, qui arbore des costumes amples et vante les saines vertus des pommes. Et gare au moindre dérapage. Lors d'un déplacement de campagne, une image saisie par une caméra de télévision montre Claude Chirac regardant discrètement son père en se scellant d'un doigt les lèvres. Manière d'intimer l'ordre à Jacques Chirac de ne pas prononcer, face aux médias, le mot de trop. 

S'ajoute à cela le positionnement du candidat, pourfendeur autoproclamé de la "fracture sociale", thème cher à Philippe Séguin mais aussi à Claude Chirac, située plus à gauche que sa mère Bernadette. 

Protection maximale

On sait quel succès cette formule a valu à l'intéressé. Une fois élu président de la République, l'objectif d'une vie, Jacques Chirac a conservé sa fille à son cabinet, en tant que conseillère "communication-opinion". Munie des préceptes impartis par Jacques Pilhan qui, jusqu'à sa mort en 1998, reste à l'Elysée malgré le changement de locataire, la fille du chef de l'État se fait la gardienne du temple chiraquien. En cultivant, pour elle-même, un goût de la discrétion totale. 

Tous les entourages n'approuvent pas ses méthodes. À commencer par Bernadette Chirac, mise à l'écart durant le septennat 1995-2002 car jugée trop "vieille France". La première dame obtiendra sa revanche en amont de la réélection de son mari, opération politique de haute voltige à laquelle elle a d'ailleurs hautement contribué. 

Avant ce chapitre, toutefois, il y a les affaires. Durant la troisième cohabitation, la plus longue, Jacques Chirac se replie dans son Château. Son état-major organise la riposte face aux mises en cause judiciaires, notamment dans le dossier des emplois fictifs de la mairie de Paris. Claude Chirac impose un silence radio et filtre les sorties médiatiques. Trop, estiment ceux pour qui le président, durant cette période, s'est coupé des Français, qu'il a tant côtoyés durant sa carrière. 

"J'ai le nom en partage"

À côté de cela, il y a les blessures intimes. Comme le rappelle Le Figaro, Claude Chirac a perdu sa meilleure amie dans un accident de voiture ainsi que son premier époux, Philippe Habert. Elle a également été confrontée très tôt à la maladie de sa sœur Laurence, en proie à la dépression et à l'anorexie. Le plus grand drame de la famille Chirac, compensé par le rayon de soleil que fut, pour le président de la République, la naissance de son petit-fils Martin, né de l'union entre Claude Chirac et l'ancien judoka Thierry Rey. 

C'est finalement par le truchement de la Fondation Chirac, dont elle a intégré le conseil d'administration, que la fille de l'ex-chef de l'État a définitivement endossé le rôle de vigie de la mémoire chiraquienne. En présence de son père au Musée Branly, en novembre 2013, et alors même qu'elle a toujours mis un point d'honneur à éviter de se mettre au premier plan, Claude Chirac a prononcé un discours qui lui a permis de fendre l'armure. 

"J'ai le nom en partage, cela me donne une responsabilité particulière. Je suis très déterminée à ce que la Fondation Chirac, qui est tournée vers l'avenir, continue à mener ses combats fondateurs, les combats pour lesquels Jacques Chirac s'est toujours battu", déclare-t-elle alors. 

Deux ans plus tard, en décembre 2015, le vieux lion entre dans son ultime demeure, celle de la rue de Tournon, propriété du milliardaire François Pinault, dans le VIe arrondissement de Paris. Comme le raconte Le Monde, Jacques Chirac n'a plus quitté ce lieu après son rapatriement du Maroc en septembre 2016 à cause d'une pathologie pulmonaire. Jusqu'au bout, Claude Chirac a rendu visite à son père, chaque jour, pour régler les détails de cette fin de vie faite de silence et d'isolement. Loin du pouvoir mais, en bout de course, proche des Français. 

dossier :

Jacques Chirac

Jules Pecnard