BFMTV

"C'est très inconfortable": gênée par l'affaire Darmanin, LaREM veut passer à autre chose

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, le 15 juillet 2020 dans la cour de l'Elysée, après le conseil des ministres

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, le 15 juillet 2020 dans la cour de l'Elysée, après le conseil des ministres - Ludovic Marin © 2019 AFP

Depuis son arrivée au ministère de l'Intérieur, l'ex-sarkozyste voit son action polluée par la plainte pour viol dont il fait l'objet. Au sein du parti macroniste, on attend que passe la tempête.

"C'est insupportable, cette société de la présomption de culpabilité", s'insurge un dirigeant de La République en marche. Certes, mais la politique répond à d'autres paramètres. Le cas de Gérald Darmanin l'illustre une fois de plus et de façon très nette, mettant la macronie dans l'embarras.

Accusé de viol par une ancienne militante de l'UMP, le ministre de l'Intérieur voit son début de bail à l'hôtel Beauvau chahuté par des associations féministes ulcérées par sa nomination. Ce lundi, 200 élus ont riposté en signant une pétition de soutien à son égard.

L'arrivée du maire de Tourcoing à ce poste sensible, obtenu au chausse-pied, est censée renforcer le "bloc régalien" d'Emmanuel Macron. Sarkozyste, élu local, passionné des questions d'ordre public, Gérald Darmanin peut s'appuyer sur un Premier ministre, Jean Castex, qui incarne la même fibre. La feuille de route est claire: consolider l'électorat de centre-droit du chef de l'État d'ici la fin du quinquennat et le doter d'un bilan sécuritaire qui lui permette de ne pas subir le même sort que Lionel Jospin en 2002.

"Situation gravissime"

Ces objectifs se trouvent bousculés d'entrée de jeu. Samedi à Nantes, où il se rendait avec Jean Castex et Roselyne Bachelot après l'incendie de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, un comité d'accueil s'est réuni pour le recevoir. "Un violeur à l'Intérieur! Un complice à la Justice!", scandaient les femmes présentes. Une référence à Gérald Darmanin et à son collègue garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, à qui elles reprochent des propos critiques à l'égard du mouvement #MeToo.

À peine désigné, Gérald Darmanin voit donc peser sur lui à la fois le poids du soupçon et la charge symbolique de ses attributions.

"C'est compliqué parce qu'il est premier flic de France, c'est compliqué parce qu'il est ministre de l'Intérieur, c'est compliqué parce qu'il est ministre tout court... C'est très inconfortable", soupire une cadre de La République en marche auprès de BFMTV.com.

Elle poursuit: "Là on est sur une situation gravissime. Un viol, c'est un crime, humainement indéfendable, même 'les yeux dans les yeux', si j'ose dire. On n'est pas sur du homard ou un compte caché, on touche à quelque chose qui est d'un ordre de gravité suprême. La cause de la discussion n'est pas la même." Comprendre, pas la même que pour d'autres ministres d'Emmanuel Macron qui, comme Gérald Darmanin, ont eu des démêlés avec la justice. Tout en étant présumés innocents.

Fonction incompatible?

Dans l'esprit de ses opposants (qui comptent des féministes mais aussi des personnalités issues de la gauche comme de la droite), la fonction de Gérald Darmanin est incompatible avec la plainte dont il fait l'objet. Son ancienne complice sarkozyste, Rachida Dati, a insisté sur ce point vendredi sur le plateau de France Info:

"Demain, M. Darmanin va être convoqué. Il va être convoqué par qui? Qui va lui apporter la convocation? C'est la police. Il va être convoqué par ceux dont il a la responsabilité hiérarchique. Il va être interrogé par quelqu'un dont la carrière dépend de M. Darmanin."

Il faut préciser qu'à l'heure actuelle, le dossier est entre les mains de la cour d'appel de Paris, qui doit examiner la décision de non-lieu prononcée le 16 août 2018 par un juge d'instruction parisien. La police n'est donc pas impliquée à ce stade, quand bien même une information judiciaire a été rouverte. Au sein de LaREM, beaucoup aimeraient néanmoins que la justice agisse - et blanchisse au passage Gérald Darmanin - au plus vite.

"En tant que parlementaire, ça ne nous simplifie pas la tâche, c'est clair. Ce serait bien de passer à autre chose et qu'il n'y ait plus d'éléments perturbateurs", espère une marcheuse de premier plan.

"Les gens ont besoin d'être en confiance. Ça fait longtemps que je le dis: la justice est lente, longue, complexe... Les Français veulent être sûrs qu'on est tous égaux en droit", ajoute cette députée. Et de se satisfaire, au passage, de l'interview accordée par Eric Dupond-Moretti au Journal du Dimanche, dans laquelle le garde des Sceaux a défendu son concept de "justice de proximité". "Il parle un français que tout le monde comprend, qui n'est pas techno", se réjouit-elle.

"On a un sujet sur la lenteur de la justice en France", abonde le sénateur LaREM Julien Bargeton. "Il ne s'agit pas de s'en prendre aux magistrats ou aux policiers, ils ont les moyens qu'ils ont. Mais dans plusieurs cas, la lourdeur des procédures produit des effets très délétères sur la politique et la société."

"Ils veulent se faire un sarkozyste"

D'autres se disent "attérés" par l'attitude de ceux qui appellent à la démission de Gérald Darmanin. "Je pense qu'il y a un symbole: ils veulent se faire un sarkozyste, le jeune mec ambitieux de 37 ans", juge un poids lourd de LaREM, qui en veut beaucoup à ses ex-camarades socialistes.

"Mes anciens copains sont beaucoup devenus procureurs et inquisiteurs, alors que la gauche est plutôt avocate. Je vous renvoie à la tirade de Robert Badinter sur la présomption d'innocence, qui remonte beaucoup en ce moment sur les réseaux sociaux", nous glisse-t-il.

Selon ce macroniste du premier cercle, le ministre de l'Intérieur va avoir du mal à subir cette pression si elle s'éternise. Même si l'intéressé, dans une interview à La Voix du Nord, s'est récemment dit "tranquille comme Baptiste".

"Il est très attaché à sa maman. Et quand vous avez le mot 'violeur' à côté de votre nom, c'est insupportable. Puis là il va concentrer une espèce de convergence des luttes, entre les féministes, la gauche, les écolos, les comités Adama... Toute une nébuleuse qui est par ailleurs incapable de s'asseoir autour d'une table pour monter un projet commun", tance-t-il.

"Je ne pense pas que ça va se terminer aussi rapidement qu'on le voudrait", s'inquiète une parlementaire. "C'est un ministère très attendu, c'est d'ailleurs pour ça qu'on a changé son locataire. Les gens veulent qu'on sorte des discours et qu'on leur donne des solutions. Or, trouver des solutions avec quelqu'un qui n'est pas totalement libre, c'est embêtant."

Beaucoup de bruit pour rien?

Pour autant, peu croient à une démission précipitée de Gérald Darmanin. "Vous imaginez? Ce serait un aveu terrible. Si à la fin, en plus, il est blanchi, d'aucuns auront une immense responsabilité de l'avoir sali", s'alarme un député LaREM.

"On prend le risque que quiconque se trouvant susceptible d'être attaqué voie sa carrière ruinée par avance. Je suis effrayé par cette société. C'est un système à l'américaine, où la suspicion, la plainte, vaut condamnation", s'insurge Julien Bargeton. "Est-ce que notre société veut cela? Je pose la question", ajoute-t-il.

D'autres se montrent confiants. Peut-être un peu trop? "Il faut que la justice soit rendue dans les dix jours", espère un proche d'Emmanuel Macron. Et de faire allusion à la plaignante, Sophie Patterson-Spatz: "D'après ce qu'on me dit, la nana est poussée par les mecs de LR pour faire chier."

Selon un membre du bureau exécutif de LaREM, "pas particulièrement" inquiet, "on fait beaucoup de bruit pour rien". "Le sujet va disparaître comme il est venu", prédit-il.

Le chef de l'État lui-même et son nouveau Premier ministre ont-il fait preuve de légèreté en nommant l'intéressé? Pour un autre élu issu de l'entourage d'Emmanuel Macron, celui-ci "n'a pas mesuré la contre-démocratie à l'œuvre aujourd'hui, combien la mobilisation négative était surabondante". "Il y a 10 ans, c'était un non-sujet", estime ce parlementaire.

Jules Pecnard Journaliste BFMTV