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Après les cathos de gauche, voici les cathos de la gauche radicale

En 2015, le président bolivien Evo Morales avait offert au pape François, un crucifix formé d'une faucille et d'un marteau.

En 2015, le président bolivien Evo Morales avait offert au pape François, un crucifix formé d'une faucille et d'un marteau. - AFP PHOTO / OSSERVATORE ROMANO

On imagine souvent les catholiques voter à droite, et se mobiliser avec elle. Pour une bonne partie d'entre eux, c'est le cas, selon les études d'opinion. Or, depuis quelques années, on assiste à un phénomène nouveau: des catholiques, jeunes en général, n'hésitent plus à se réapproprier des thèmes chers à la gauche radicale, voire à voter pour celle-ci.

L'association entre les catholiques français et l'appartenance à la droite se fait généralement facilement dans les esprits. Il y a une raison à cela: elle se vérifie souvent dans les urnes et, comme le montre un sondage Ifop pour le Pèlerin publié au lendemain du premier tour, les fidèles de l'Eglise de Rome ont été nombreux à trancher en faveur de François Fillon, Marine Le Pen ou Emmanuel Macron à la dernière présidentielle. Pourtant, parmi eux, un nouveau courant donne de la voix.

Si les "cathos de gauche" existent depuis qu'il est question de gauche en France, cette famille de pensée, née au cours des dernières années, va plus loin. Souvent jeunes, auteurs de livres, de tribunes, fondateurs de revues ou de pages Facebook, ils n'hésitent pas à s'emparer de convictions jusqu'ici portées par la gauche radicale. 

Des rires, et un mariage impossible 

Le compte Facebook "Convergences bolcho-catholiques" annonce la couleur. On y voit des visuels, souvent tirés ou inspirés de l'actualité, légendés par des versets des Evangiles et autres lectures pieuses, ou par des boutades ne tournant jamais très loin du porche des églises. Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis, qui n'en sortent pas toujours indemnes, ont visiblement les faveurs de la page. "Macroniens", Républicains ou frontistes, eux, peuvent être assurés d'en prendre pour leur grade. 

Patrick* a créé cet espace de récréation sérieuse tout seul fin 2014. Ils sont aujourd'hui de cinq à huit membres actifs selon les périodes. Catholique, il se décrit comme sympathisant de La France insoumise. Il explique son initiative à BFMTV.com: "L'idée, c'est que les gens voient d'abord le visuel, qu'ils se marrent un coup, puis lisent la Bible. C'est pour ça que nous nous focalisons sur nos versets dans nos images. On ne veut pas devenir une page politicienne."

Tout est parti de l'observation d'une déchirure séparant sa foi et ses affinités politiques:

"A l'origine, il y a un constat: les cathos et la gauche radicale n'arrivent pas à se parler. D'un côté, les chrétiens d'une trentaine d'années sont souvent conservateurs, ne parlent pas à la gauche. Et à gauche, beaucoup sont anticléricaux et pensent que l'Eglise est un truc de bourgeois, pas du tout social. On trouvait intéressant de mélanger les deux. On a la volonté d'évangéliser les deux parties", dit-il. 

Le christianisme est-il un altermondialisme? 

Patrick n'est pas le seul catholique à être sorti du bois. Le 27 mars dernier, Pierre-Louis Choquet, Anne Guillard et Jean-Victor Elie ont publié dans Le Monde une tribune, comme on monte au front: "Nous, jeunes catholiques, refusons de laisser à la droite le monopole des valeurs chrétiennes", proclame le titre. Après avoir évoqué le message des Evangiles, les auteurs annoncent sans ambages: "Alors, si seul le programme de Jean-Luc Mélenchon, mûri au fil des dernières années, porte cette espérance, c’est pour lui que nous voterons!"

En septembre dernier, la tribune est devenue essai: Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien, un ouvrage que les trois auteurs ont envoyé à des députés de gauche, notamment Insoumis, sans pour le moment obtenir de réponse. "On a seulement écrit pour dire qu'être catholique, ce n'est pas seulement donner son assentiment au Credo à la messe. C'est aussi un questionnement de notre mode de vie", reprend Pierre-Louis Choquet. 

Le père Robert Culat, l'aumônier de la communauté francophone de Copenhague, n'a pas craint pour sa part de "questionner sa vie". Pas question toutefois de faire de l'ecclésiastique, auteur notamment des Méditations bibliques sur les animaux et du Paradis végétarien- méditations patristiques, un homme d'extrême gauche. Mais si on évoque avec lui le combat écologique, ou la cause animale, il n'a rien d'un tiède non plus.

"Depuis quatre ou cinq ans, je m’interroge beaucoup au sujet de l’alimentation. Au départ, j’ai beaucoup lu à ce propos, vu beaucoup de documentaires. Il va sans dire qu’avec cette documentation je suis devenu un ennemi farouche de l’agriculture industrielle, de la malbouffe. Là-dedans s’est posée la question de la cause animale. J’ai découvert la réalité de l’élevage industriel. J’ai été choqué, ça m’a révolté", retrace-t-il.

Cherchant alors à faire le lien avec sa foi, il ne tarde pas à y parvenir: "Si on croit, comme un chrétien se le doit, que Dieu est créateur de toutes choses, on est obligé de reconnaître que les animaux font partie de cette création, et qu’il n’y a pas de raison de les en exclure."

Le jour où le pape a donné le signal 

Mais Robert Culat prend garde à ne pas choisir entre écologie et justice sociale: "Je ne vois pas les choses de manière atomisée. Je ne sépare pas les discours en faveur des animaux, de la planète et des hommes. D’ailleurs, travailler dans les abattoirs industriels ou dans l’industrie de la viande correspond rarement à un choix ou à une vocation... Les abattoirs ne sont pas des lieux de souffrance uniquement pour les animaux mais aussi pour les humains qui y travaillent! Quant à l'industrie de la viande, c’est un secteur qui pollue énormément."

Le prêtre a prêté une attention soutenue à la sortie en 2015 de l'encyclique papale Laudato si': "Le pape y a développé un concept très intéressant, liant l’environnement et les hommes: celui d’écologie intégrale, c’est-à-dire qu’on ne peut séparer la justice sociale, le souci des pauvres et l’écologie." 

En septembre de la même année est d'ailleurs née une "revue d'écologie intégrale": Limite. Paul Piccarreta, l'un de ses fondateurs et son directeur de la rédaction, nous détaille l'équipe d'auteurs: "Il y a des gens qui sont issus d'une droite type Nicolas Dupont-Aignan. On a des catholiques passés au fil du temps de l'autogestion au centre-gauche. Et puis, nous avons pas mal d'auteurs à la sensibilité France insoumise qui incarnent un néo-christianisme, ne ressemblant pas à quoi que ce soit." Il résume l'objectif du magazine ainsi: concilier une "écologie de gauche" liée à l'idée du changement, et une écologie "de droite", attachée à la paysannerie et à la volonté de sauvegarder les écosystèmes. 

Le combat social l'emporte sur la bataille sociétale

Mais, tout comme la gauche radicale, cette partie du monde catholique a ses divergences. "Dans notre livre, on a voulu se démarquer un peu de Limite, dans la mesure où on ne propose pas une vision décroissante et technophobe. En fait, nous rejoignons les décroissants sur le diagnostic mais nous nous séparons sur le type de parole qu'on veut porter. Nous voulons faire le pari du monde", distingue Pierre-Louis Choquet. 

Néanmoins, aucun de ces catholiques anticonformistes ne se destine à se retirer du monde. Leurs convictions dépassent même l'écologie pour embrasser aussi les sujets de société. Or, c'est là que le bât blesse une première fois pour ces catholiques pieux et sympathisants de la gauche radicale. Le paradoxe est inévitable pour ceux notamment qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon, après avoir parfois participé à la "Manif pour tous": tenir une ligne conservatrice conforme aux positions de l'Eglise dans le domaine sociétal, et appuyer une candidature proposant entre autres l'extension de la procréation médicalement assistée (PMA). Pour résoudre ce dilemme, il s'agit d'établir des priorités selon Paul Piccarreta:

"Je pense qu'il faut d'abord combattre le libéralisme, régler le problème d'une situation sociale devenue explosive. Il faut rendre aux familles leur autonomie, leur permettre de vivre dans un monde non pollué, de vivre et de se déplacer décemment". 

Théorie du balancier contre abstention 

Mais pourquoi ne pas plutôt prendre acte d'un profond désaccord et s'abstenir? La question s'est posée à beaucoup d'entre eux, et l'alternative entre voter et prendre ses distances avec les urnes le 23 avril a longtemps préoccupé Elisabeth Geffroy, normalienne agrégée en philosophie, qui participe avec d’autres jeunes catholiques à un projet visant à l’ouverture d’un café social culturel doublé d’un atelier manuel. Après avoir hésité jusqu'au bout, elle a fini par prendre un bulletin pour s'exprimer. Sa décision était pour elle affaire de circonstances autant que de théorie:

"Je l’ai pris de façon très conjoncturelle. Je me suis dit: quelle idéologie domine aujourd’hui? La réponse était l’idéologie libérale, avec tout ce que ça implique. Un texte de Simone Weil, très beau et qui m’a toujours servi de référence, dit que les époques ont toujours tendance à aller dans un sens ou dans l’autre, selon un mouvement de balancier. Et quand l’époque penche vers un extrême qu’on n’approuve pas personnellement, notre rôle est de la ramener vers un juste milieu."

Comme la majorité de ses coreligionnaires cités jusqu'ici, elle a lu Jean-Claude Michéa, sorte de tronc commun pour un courant de pensée qui se réjouit de la manière dont ce philosophe a dépeint le libéralisme: un système unique reposant sur deux jambes, l'une sociétale, l'autre économique. Or, le combat social vient en premier pour Elisabeth Geffroy, très attachée à la doctrine sociale de l'Eglise qu'elle explicite à travers le discours tenu par le catholicisme sur la propriété privée: "L’Eglise dit que la propriété privée peut favoriser un climat de paix sociale et la fructification des biens qu’on en tire mais elle est totalement subordonnée à un autre principe qui est la destination universelle des biens, un des piliers de la doctrine sociale de l’Eglise dès le commencement".

"Destination universelle des biens", une expression bien abstraite qu'Elisabeth Geffroy éclaire par une illustration: "Par exemple, si je suis quelqu’un de très doué, si j’ai fait fructifier ma propriété privée, tout de suite après, comme une conséquence immédiate, je dois redistribuer, partager."

"Isolés, oui, mais nous sommes nombreux à être isolés"

Ecolos, antilibéraux, partageux, la part de ces catholiques originaux au sein de l'ensemble des croyants français suivant l'Eglise de Rome est cependant difficile à évaluer. Tous assurent qu'"ils se passe quelque chose", qu'il y a "une prise de conscience de la question sociale chez les jeunes catholiques". Pas d'illusion collective pour autant, comme le montre cette remarque du directeur de la rédaction de Limite, Paul Piccarreta: "Je sais que nous sommes isolés mais je sais aussi que nous sommes nombreux à être isolés. On se dit qu'on appartient à une famille politique orpheline, minoritaire, mais qui est aussi la plus pertinente."

La possibilité de se sentir minoritaire et d'autant plus grande pour ceux qui, ayant voté Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, n'ont pas toujours la reconnaissance du ventre. Pierre-Louis Choquet, coauteur de Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien, a été ulcéré le mois dernier lorsque les Insoumis ont déposé un amendement demandant le retrait du drapeau européen de l'Assemblée nationale, en raison de son caractère "confessionnel".

"J'ai trouvé la sortie de Mélenchon sur le drapeau européen dans l'Hémicycle assez consternante. J'ai lu une analyse qui disait que Mélenchon était le premier à 'sociologiser' la folie des islamistes, à faire le distinguo avec l'islam, et le premier à remarquer les racines religieuses d'un symbole comme celui-ci. C'est vraiment deux poids, deux mesures. Il y a là un refoulement du religieux qui m'assoit", regrette-t-il. 

Le Père, le Fils et les orphelins

Lassés de ce rôle de compagnons de route atypiques que la gauche radicale tient à distance, on pourrait imaginer ces catholiques tentés de prendre leur autonomie politique, de créer un Sens commun de gauche ou plus largement de fonder leur propre mouvement.

Ce serait une grave erreur pour Elisabeth Geffroy qui développe: "Il n’y a aucun problème à être orphelin politiquement. Je pense que la destination universelle du catholicisme fait que s’il y avait un jour un parti qui explique qu’il n’est ni Républicains ni PS, ni ‘En marche’ etc. mais qu’il est juste catholique et là seulement pour les catholiques, ce serait vraiment la pire chose qui pourrait nous arriver car ce n’est pas du tout notre façon de fonctionner, il y aurait une contradiction dans les termes."

Concernant une religion qui relève du Père, du Fils et du Saint-Esprit qui complète cette filiation, cette récurrence du terme "orphelin" peut surprendre. Pour Paul Piccarreta, il est pourtant essentiel pour comprendre ce qu'il se joue avec ses pareils: "L'orphelin, c'est quelqu'un qui vient de quelque part mais ne sait plus d'où. Ce n'est pas quelqu'un d'ex-nihilo, c'est l'inverse d'un robot. Il y a l'idée d'absence, ou plus précisément de carence. Et 'carence' signifie le manque de quelque chose qui nous est due."

Et c'est ce manque qui nourrit cette singulière aventure politique. 

*Le prénom a été modifié à la demande de l'interlocuteur. 

Robin Verner