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Sifflets, crachats, racisme: après l'attentat de Nice, la France risque-t-elle de chavirer dans la haine?

Des Niçois jettent des ordures à l'endroit où le terroriste a été abattu le 14 juillet

Des Niçois jettent des ordures à l'endroit où le terroriste a été abattu le 14 juillet - Valery Hache - AFP

Manuel Valls hué, un mausolée-défouloir, une surenchère à droite, des propos racistes: après l'attaque qui a fait 84 morts à Nice et a endeuillé la France le 14 juillet, l'heure n'est pas à l'unité nationale. La haine et la colère ne se cachent plus, au risque d'une rupture.

Fini l'union nationale. Fini "l'esprit du 11 janvier". François Hollande a pourtant posé la question: "Est-ce que nous serons capables d'être ensemble, unis, forts? Ou est-ce que nous allons connaître la discorde, la désunion et la dislocation?", s'est interrogé mardi le président lors d'un déplacement au Portugal. Un vœu pieux compte tenu des violentes réactions, aussi bien d'anonymes que de dirigeants politiques, après l'attentat du 14 juillet qui a fait 84 morts à Nice.

Manuel Valls sifflé lors de la minute de silence

Le premier ministre, présent lundi à Nice pour la minute de silence en hommage aux victimes de l'attentat du 14-Juillet, a été hué sur la promenade des Anglais. Une partie de la foule a crié "démission", "assassin". C'est la première fois qu'une telle violence verbale surgit lors d'une cérémonie de recueillement.

Si Le Canard Enchainé a révélé que les sifflets provenaient d'un groupe de sympathisants du Front national, cette scène illustre tout de même la défiance d'une partie des Français vis-à-vis de l'exécutif.

"Il y a le sentiment que les dirigeants politiques, locaux ou nationaux et de droite comme de gauche, sont impuissants, pas à la hauteur", estime pour BFMTV.com Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS.

Un point de vue que partage Michel Wieviorka, sociologue et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, qui note un déficit de confiance vis-à-vis de la classe politique.

"Il y a l'idée que si les institutions, comme la police ou les pompiers, tiennent, le pouvoir exécutif est quant à lui incapable d'éviter de telles horreurs."

Un défouloir là où le terroriste a été abattu

Si la promenade des Anglais a été garnie de fleurs, peluches et bougies en mémoire des victimes, l'endroit où le terroriste a été abattu par la police est devenu une décharge, symbole de la haine qui ne se cache plus. Les Niçois ont improvisé un mausolée pour déverser leur colère: ordures, mégots, crachats, cailloux. "Assassin", "Lâche", est-il inscrit sur le sol. Pour Bernard Sananès, président de l'institut de sondages Elabe, la menace terroriste et les attentats ont fragilisé une société déjà affaiblie sur les fronts économique et social.

"Il y a une tension très forte au sein de la société française, mais pour l'instant, il n'y a pas eu de rupture", analyse-t-il pour BFMTV.com. "Mais on sent bien qu'il pourrait y avoir des événements plus graves. Pour les optimistes, le vivre ensemble et la résilience l'emporteront. Pour les pessimistes, le pire est à venir."

"Retournez où vous êtes née"

Plusieurs vidéos sont apparues sur les réseaux sociaux, montrant de vives altercations à caractère raciste et islamophobe à Nice. Dans l'une d'entre elles, un homme lance: "Retournez d'où vous venez". La femme, invectivée et en colère, répond: "Je suis née en France monsieur". Il rétorque: "Vous êtes une honte pour la France". Des policiers doivent séparer les deux individus.

"La population se sent désemparée et partage un sentiment d'incompréhension devant ces drames qui se répètent", ajoute Laurent Mucchielli. "C'est à la fois un sentiment d'impuissance et de colère. Et avec cette colère, il y a le besoin de trouver un bouc émissaire."

Selon le sociologue, depuis janvier 2015, "le processus de lepénisation des esprits s'est accentué", comme en atteste la reprise par la gauche d'idées développées par l'extrême droite, à l'exemple de la déchéance de la nationalité. Permettant une certaine libération de cette parole.

"Cela se préparait depuis un moment", pointe-t-il. "Les propos racistes et islamophobes sont en progression depuis plusieurs années. Ce qui est nouveau, c'est que cette parole est aujourd'hui décomplexée et se dit en public, ne se limitant plus à la sphère privée ou sous couvert de plaisanterie".

Dans une autre vidéo, un homme assure, toujours sur la promenade des Anglais: "oui, je suis islamophobe." Se défendant même: "J'ai dit que l'islam est incompatible avec l'occident. Le coran est incompatible avec le mode de vie occidental, et je le maintiens". Là aussi, ce sont les forces de l'ordre qui mettent un terme à l'échange houleux.

Chaque étape supplémentaire franchie dans le terrorisme profite à l'idéologie d'extrême droite, considère Olivier Rouquan, chercheur en sciences politiques joint par BFMTV.com. "Les attentats ont fait basculer une certaine partie de l'opinion dans une sorte de méfiance vis-à-vis des musulmans", indique-t-il. Selon un sondage Odoxa publié en juin dernier pour Le Parisien, 76% des Français estiment que l'islamophobie gagne du terrain. Un tiers d'entre eux ont même une vision plus négative de cette religion depuis les attentats de janvier 2015.

Surenchère à droite

Après les attaques contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, l'unité nationale avait tenu dix jours. Après celles contre le Bataclan et les terrasses parisiennes le 13 novembre, un week-end. Après Nice, les politiques n'ont pas attendu. Dès le lendemain matin, alors que tous les corps n'avaient pas encore été évacués, Henri Guaino, député LR des Yvelines et candidat à la primaire de la droite, a regretté que les militaires chargés de la surveillance du territoire ne soient pas beaucoup plus lourdement armés:

"On doit pouvoir stopper un camion qui ne répond pas aux sommations. Il suffit de mettre à l'entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquettes et il arrêtera le camion."

Frédéric Lefebvre, député LR des Français de l'étranger et lui aussi candidat à la primaire, a préconisé la mise en place de l'état de siège afin que les pouvoirs de police soient confiés à l'armée. Jacques Myard, député LR et lui aussi candidat à la même primaire, a quant à lui prôné l'interdiction totale du voile en France. Autant de propositions discutables alors que les trois jours de deuil national n'avaient pas encore débuté.

Pour le sociologue Laurent Mucchielli, la campagne électorale de 2017 explique en grande partie cette escalade verbale. "Il y a une surenchère à droite et même une concurrence avec l'extrême droite". Même analyse pour le politologue Olivier Rouquan. "Dans la perspective des élections, les présidentiables de droite se livrent à une concurrence en vue de la primaire".

Un jeu politique dangereux

Pas de pacte de non-agression comme en janvier 2015. Les responsables politiques de l'opposition ont très vite accusé le gouvernement. Comme Nicolas Sarkozy, qui a estimé que "tout ce qui aurait dû être fait depuis dix-huit mois ne l'a pas été". Mais aussi Alain Juppé, le maire de Bordeaux, qui a déclaré que "si tous les moyens avaient été pris, le drame n'aurait pas eu lieu". Eux aussi sont candidats à la primaire pour désigner le candidat de la droite à la présidentielle de 2017.

Un paroxysme a été atteint lors de la prolongation de six mois de l'état d'urgence dans la nuit de mardi à mercredi à l'Assemblé nationale. Le Premier ministre et le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, ont eu une discussion houleuse, représentative de l'extrême tension après cinq jours d'affrontements. "Dehors, facho", a-t-on même crié sur les bancs de la gauche.

"Il y a eu instantanément une vague de critiques", remarque Olivier Rouquan. "On n'est plus du tout dans la tradition républicaine de retenue. Jouer sur l'émotion dans l'instant est devenue une culture pour un certain nombre de politiques."

L'extrême droite, avec le député du Gard Gilbert Collard, a également apporté sa contribution. L'élu a qualifié les membres du gouvernement "d'incapables d'Etat".

En quelques mois, il y a eu la douloureuse loi Travail, ainsi que l'affaire Emmanuel Macron, et "tout cela donne l'image d'un pays qui n'est pas tenu", estime Michel Wieviorka. "Le système politique est débordé par de grands phénomènes, comme le terrorisme ou la crise des migrants, analyse le sociologue, mais se fait aussi emporter par ses propres jeux". Au risque de céder le pas à la haine.

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois Journaliste BFMTV