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Suicides dans la police: les difficultés professionnelles "poussent les collègues à bout"

Isolement, rythmes de travail trop intenses, heures supplémentaires... Les forces de l'ordre sont épuisées par des conditions de travail harassantes. Depuis le début de l'année 2019, 24 policiers se sont suicidés, selon la Direction générale de la police nationale. Les syndicats tirent la sonnette d'alarme.

"Un policier se tue tous les 4 jours", portant à 24 le nombre de suicides dans les rangs des forces de l’ordre depuis le début de l’année 2019, selon la Direction générale de la police nationale. Dimanche soir, le syndicat des cadres de la sécurité intérieure et Alternative police-CFDT ont tiré la sonnette d’alarme. Ils réclament des "actes concrets" pour endiguer ce fléau qui touche tous les secteurs de la police.

"Ces chiffres représentent les effectifs d’au moins deux brigades de province", souligne la Mobilisation des policiers en colère (MPC). "Deux brigades qui se sont donné la mort depuis le 1er janvier."

Dimanche, le corps sans vie d’un policier d’Alès a été retrouvé pendu à un arbre. La nuit précédente, une fonctionnaire de la brigade de nuit de Conflans-Sainte-Honorine s'est tuée avec son arme de service en Eure-et-Loire. Ces suspicions de suicides doivent encore être confirmées par les autopsies, rapporte Le Figaro selon une information de l’agence de presse Reuters.

"Déracinement et à l'isolement"

"Bien que les raisons du passage à l’acte restent multifactorielles", Alternative police souligne des difficultés au niveau professionnel qui "poussent les collègues à bout, comme la goutte de trop", explique à BFMTV.com Denis Jacob, secrétaire général de l’organisation syndicale. Les fonctionnaires de police sont d'abord confrontés au "déracinement et à l’isolement" du fait de l’affectation en Ile-de-France "d’un très grand nombre d’agents venant de province". Quand Denis Jacob a revêtu l’uniforme en 1988, il a été affecté dans la capitale, l’arrachant à sa région natale, les Ardennes.

"A Paris, je ne connaissais personne et j’ai fait une dépression. Pendant un temps, j’ai suivi un traitement médicamenteux qui m’a donné des idées noires… Certains agents arrivent à garder une forme de lucidité, mais d’autres craquent et passent à l’acte", regrette le représentant syndical.

A cela s’ajoute un rythme de travail harassant. Pour bénéficier d’un week-end entier de repos, les policiers doivent travailler cinq semaines consécutives. A cette allure, difficile d’entretenir une vie de famille ou même un lien social en dehors de la police, nous rapporte Pierre Ehrel, en poste depuis 2015. "Avec ces plannings, au final on sort beaucoup entre collègues. Ça ne nous aide pas à décrocher et à évacuer la pression. C’est en partie pour cela que plus de 51 de nos collègues se sont suicidés en 2017, 36 en 2018 et maintenant 25 en un peu plus de trois mois", livre le porte-parole de MPC. Des tentatives d’amélioration sont toutefois en cours concernant le rythme de travail.

Un rythme difficile à tenir

En 2016, une réforme a été votée: elle modifie le cycle de travail et offre aux officiers un week-end entier de repos sur deux ainsi qu’un jour par semaine de repos sur deux. Elle peine cependant à se mettre en place, selon Denis Jacob qui ajoute qu’en parallèle les heures supplémentaires continuent de s’accumuler, sans rémunération ni jour de récupération. Un rapport sénatorial rendu en juin 2018 indique que les forces de l’ordre ont accumulé 21,82 millions d’heures supplémentaires, soit, en moyenne, 158 heures par agent. "Les collègues n’en peuvent plus", glisse le syndicaliste.

Pour évacuer la pression, des psychologues peuvent recevoir les policiers au ministère de l’Intérieur. Une erreur stratégique pour Denis Jacob. "Cette promiscuité professionnelle ne les encourage pas à consulter par crainte d’être stigmatisés", est-il écrit dans un communiqué publié dimanche soir.

"Le milieu de la police est encore très machiste. On nous fait comprendre que si on va voir un psy c’est parce qu’on est faible", rebondit Pierre Ehrel qui reconnaît avoir déjà consulté un professionnel mais en dehors du cadre professionnel.

Ce soutien psychologique est important pour le porte-parole de MPC car "on voit de la souffrance quotidienne. Parfois on se projette dans une situation sur laquelle on intervient. Ça peut être pesant".

"On est traités comme des matricules"

D’autant que la hiérarchie ne semble pas aider ses agents, précise Alternative police qui condamne "le manque d’empathie de certains chefs de service". "On a l’impression d’être traités comme des matricules. Il y a un véritable problème de management vertical: ils ordonnent et on doit exécuter", déplore Denis Jacob.

Pour tenter d’apporter des solutions, Alternative police a mis en place depuis le mois de février un groupe de travail sur les questions du suicide et des risques psychosociaux. Des propositions sur le sujet doivent être faites au ministre de l’Intérieur Christophe Castaner au mois de mai.

Ambre Lepoivre