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Soupçons de chantage contre le Maroc: les journalistes parlent d’un "traquenard"

Mis en examen pour chantage et extorsion de fonds, les journalistes d’investigation Eric Laurent et Catherine Graciet affirment tous deux être tombés dans "un piège" tendu par la monarchie marocaine.

Ils donnent leur version des faits. Soupçonnés d'avoir tenté d'extorquer 3 millions d'euros au roi du Maroc, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet reviennent chacun de leur côté, ce lundi, sur leur retentissante arrestation jeudi et leur mise en examen samedi dernier pour chantage et extorsion de fonds. Et affirment tous deux être tombés dans "un piège", "un traquenard".

"Evidemment que c’est un piège, c’est un traquenard", assure Eric Laurent sur RTL. "Je n'ai jamais voulu faire tomber qui que ce soit. Je suis tombée dans un piège", affirme en parallèle Catherine Graciet dans une interview au Parisien. "Le Maroc a voulu se débarrasser de quelqu'un de gênant pour le Palais. Dans cette histoire, c'est le Palais qui propose", "qui corrompt", contre-attaque-t-elle.

Auteure de deux livres interdits au Maroc -dont Le Roi Prédateur avec Eric Laurent-, la journaliste d'investigation jure avoir "mené un travail sans concession qui a créé un passif très lourd avec la monarchie." De son côté, Eric Laurent défend le sérieux de son travail. "Cela fait 25 ans que je fais des livres d’enquête, et je crois qu’aucun n’a été contesté", fait-il valoir.

"J'ai eu un accès de faiblesse..."

Les journalistes nient l’un comme l’autre être à l’origine de la transaction et avoir réclamé l’argent. "J’appelle le palais le 23 juillet et je ne dis pas 'j’ai besoin absolument de 3 millions, sinon vous allez voir je vais publier un brûlot'. Jamais!", lance Eric Laurent. "Si jamais ils avaient cet enregistrement (d'une conversation téléphonique au cours de laquelle le journaliste aurait réclamé 3 millions d'euros en échange de l'abandon de l'écriture du livre, Ndlr), ils l’auraient publié depuis longtemps. Tout a été une campagne de désinformation. Je ne suis pas celui qui propose le deal financier", explique-t-il. Selon lui, la bande-son a pu être altérée: "La première interview audio peut avoir été modifiée avec des moyens techniques élaborés", a-t-il déclaré lundi sur i-Télé.

Pour sa part, Catherine Graciet justifie ainsi l'appel d'Eric Laurent au palais royal fin juillet: "On les met en cause sur 300 pages, il fallait leur donner la parole". Elle assure qu'à son retour de vacances son co-auteur lui dit avoir rencontré Hicham Naciri (l'avocat du roi Mohamed VI, ndlr) qui lui a "proposé 3 millions d'euros contre la non-parution du livre" et doit le revoir le 21 août. Selon elle, au second rendez-vous l'avocat aurait maintenu sa proposition et demandé qu'elle assiste à un troisième rendez-vous à l'issue duquel les deux journalistes allaient être interpellés.

"J'y vais pour voir parce que je n'arrive pas à y croire", assure-t-elle. Je pense même qu'une tentative de corruption, cela ferait un beau chapitre d'ouverture... En même temps je me méfie. Je trouve tout ça bizarre", ajoute-t-elle. Cette rencontre avec l'avocat "dure des heures". "Il repart, revient, nous pousse à la négociation. Moi, je me sens perdue", raconte Catherine Graciet. L'avocat leur remet une avance de 40.000 euros chacun après avoir transigé à deux millions d'euros pour la non-parution du livre. 

"Deux voix parlent dans ma tête: l'ange et le démon. Et je ne sais plus ce que je fais. Je me dis que si j'accepte cette somme, ça va changer ma vie", se souvient-elle. "J'ai eu un accès de faiblesse... C'est humain, non?", reconnaît Catherine Graciet. "Chacun se demande ce qu'il ferait de sa vie avec 2 millions d'euros. Essayez d'imaginer la situation." 

"Deal privé"

La journaliste signe alors le protocole renonçant à écrire sur la monarchie et dit avoir pensé: "j'ai la preuve que c'est un corrupteur, puisqu'il l'a signé lui aussi". "J'y vois un deal privé entre deux parties. Je sais que déontologiquement, moralement ce n'est pas génial, mais je n'y vois rien de mal pénalement", se justifie-t-elle.

Au micro d’Yves Calvi, Eric Laurent soutient également qu’il s’agit d’un "deal privé". "Ce deal je ne l’ai pas proposé, on me l’a proposé, de façon insidieuse. Il est évident que ça n’était pas pour dealer avec moi, c’était pour me piéger. Mais ce deal je l’ai accepté et c’était un deal personnel", estime-t-il.

"Ce deal qui est une transaction privée, ça me regarde quand même. C’est mon ouvrage, j’en fais ce que je veux. Ça n’est pas du domaine public je suis désolé", s’irrite encore Eric Laurent. "Ma consoeur était tout à fait d’accord mais cet accord est transformé par la partie adverse comme une tentative de chantage de ma part. C’est absurde !"

Et de plaider: "Ce livre, dans son contenu, était quand même suffisamment explosif pour qu’à un moment donné il y ait une frontière que peut-être le journaliste d’investigation s’impose". "Oui, j’ai manqué de prudence", concède toutefois le journaliste, "mais je n’imaginais pas qu’ils voulaient à ce point là nous abattre." 

Interpellée avec Eric Laurent dans le hall de l'hôtel, Catherine Graciet explique avoir à ce moment là "compris la manipulation, la police en embuscade, les écoutes, le traquenard. On ne m'a même pas laissé la chance de regretter, de voir ce que j'allais faire après. Mais je me suis fait la promesse que notre livre sortira."

V.R.