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Saint-Etienne-du-Rouvray: l'"énorme raté" d'un service de renseignement français

Une enquête menée par Mediapart met en cause la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris. La DRPP a consulté les messages funestes d'un des tueurs du père Jacques Hamel une semaine avant son assassinat, mais l'information n'a pas été transmise au service compétent. Deux documents auraient été volontairement postdatés afin de masquer ce raté.

Un an et demi après l'assassinat du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray par deux jihadistes, une enquête fleuve de Mediapart publiée jeudi accuse les renseignements français d'avoir tenté d'étouffer leur "énorme raté" dans cette affaire. C'est la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) en particulier qui est mise en cause: comme l'a appris le site d'information à l'issue de six mois d'investigation un agent de la section T1 de la DRPP, chargée de la lutte antiterroriste, a suivi l'un des auteurs du meurtre sur la messagerie cryptée Telegram quelques jours avant l'attentat.

Adel Kermiche, rouennais de 19 ans, a créé sous pseudo une chaîne sur l'application, sur laquelle il encense Daesh et se vante de ne pas avoir été repéré. "Mort de rire, je suis dissimulé. Là je ne suis pas grillé, tranquille. Aucun soupçon. Gloire à Allah, il les aveugle", écrit-il le 17 juillet.

Quand Adel Kermiche se vantait sur Telegram

Identifié par les autorités comme "une figure connue de l'islamisme radical en région rouennaise", il publie 118 photographies, 3 vidéos, 29 documents, 89 messages vocaux et 89 liens URL au total. Il y raconte ses deux tentatives de départ en Syrie, ses rencontres avec des jihadistes lors de son séjour en prison, qu'il a quittée sous bracelet électronique, et invite ses abonnés à venir assister aux cours qu'il donne dans une mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray. "Mieux vaut partir en Syrie ou commettre un attentat?", l'interroge en substance l'un de ses interlocuteurs. Adel Kermiche répond qu'il est préférable d'agir "ici", et qu'il faut, d'après lui, s'en prendre à des églises, par exemple armé d'un couteau.

Autant d'éléments qui poussent l'agent de la DRPP qui le suit à remplir une fiche Gester (Gestion du terrorisme et des extrémismes à potentialité violente) le 21 juillet, cinq jours avant l'attentat. Mais la fiche, classée secret défense, doit ensuite être validée à quatre échelons différents. Une "note blanche" qui synthétise ces informations et permet de les archiver est rédigée, et le dossier doit être transmis à un autre service du renseignement: la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), qui a une compétence nationale et peut donc agir en dehors de Paris. Des officiers de liaison sont censés faciliter les échanges entre ces différents services, dont le cloisonnement a longtemps été dénoncé, notamment par Bernard Cazeneuve lorsqu'il était ministre de l'Intérieur.

Une note pas transmise à la DGSI

Comme le rapporte Mediapart, qui s'est entretenu avec une quinzaine de membres de la section T1, de la DRPP et de la préfecture de police de Paris, "les écrits de Paul (pseudonyme donné à l'agent, ndlr) se perdent dans le fichier Gesterext et la note blanche en attente de validation hiérarchique hiberne dans l'ordinateur du commissaire adjoint de T1."

"En théorie, deux de ses cinq supérieurs de T1 sont toujours présents au service. Seulement, on est durant la seconde moitié du mois de juillet et quatre gradés sont en vacances. Le cinquième, un commandant ayant supervisé la traque des commandos de l'ETA, est débordé", explique le site. 

Pendant ce temps, le 25 juillet, la veille de l'attentat, l'administrateur de la chaîne Telegram d'Abel Kermiche annonce la publication d'un contenu "exceptionnel", "surprenant", et invite ses abonnés à le partager en masse. Il leur demande aussi de lui dédier des invocations afin qu'il puisse réaliser son "projet". Le lendemain, il réitère son appel, une heure avant d'assassiner le père Hamel avec la complicité d'Abdel Malik Petitjean à la fin de la messe, en présence de trois bonnes soeurs et d'un couple de paroissiens quinquagénaires, dont l'un sera grièvement blessé.

"On lui demande de refaire ces deux documents et de les postdater"

Le 26 juillet, "des supérieurs hiérarchiques vont convoquer le policier et lui demander de refaire ces deux documents, le fichier interne à la DRPP et la note qui était destinée à être transmise, et de les postdater au jour du 26 juillet afin de se couvrir", résume sur BFMTV Matthieu Suc, le journaliste qui a mené cette enquête pour Mediapart.

"Oui, nos supérieurs ont bien essayé d’effacer les traces et ils l’ont mal fait", confirme un agent. "Il y a eu une tentative de rétropédalage mais cela n’a pas marché comme prévu…" explique aussi un agent cité par nos confrères. 

La publication de cette enquête a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux ce vendredi. Sébastien Pietrasanta a demandé sur Twitter "la publication du rapport de l'IGA (Inspection générale de l'administration, ndlr) sur la DRPP commandé par Bernard Cazeneuve suite au rapport de la commission d'enquête sur les attentats".

Pietrasanta demande des comptes, la préfecture se défend

L'ancien député socialiste était rapporteur de cette commission. Dans un document rendu le 5 juillet 2016, trois semaines avant l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, la commission remettait en cause l'existence même de la DRPP. Sébastien Pietrasanta préconisait de "partager les attributions de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) entre la DGSI et [une] nouvelle direction générale du renseignement territorial". En réaction, Bernard Cazeneuve avait annoncé avoir confié une mission d'expertise à l'IGA sur les relations entre le renseignement parisien et les autres services. 

Dans un communiqué envoyé en fin de matinée, la Préfecture de police de Paris se défend en trois points. Selon elle, la note rédigée le 22 juillet (après la fiche interne) n'évoque "en aucun cas l'imminence d'un passage à l'acte et encore moins le ciblage d'un lieu précis". Ce document "ne comportait pas de caractère d'urgence et (...) a suivi le circuit habituel de validation", ajoute la préfecture, qui précise enfin que la fiche interne et la note sont "à disposition de toutes les autorités administratives et judiciaires" dans leur version originale.

Charlie Vandekerkhove