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Procès des attentats de janvier 2015: l'hommage de Riss à la "bande" de Charlie Hebdo assassinée

Lors du sixième jour d'audience au procès des attentats de janvier 2015, Laurent Sourisseau, surnommé "Riss", a fait le récit des 109 secondes où tout a basculé à la rédaction de Charlie Hebdo. À la barre, il a rendu hommage à ses "amis" violemment assassinés par les frères Kouachi.

"Certains diront une famille, d’autres une bande." Ce mercredi après-midi devant la cour d’assises spéciale, le dessinateur Riss a, d’une voix souvent mélancolique, partagé le souvenir de ses collègues de Charlie Hebdo, violemment assassinés par les frères Kouachi le 7 janvier 2015. Face aux onze accusés présents dans le box, Laurent Sourisseau de son vrai nom a détaillé, minutieusement, les 109 secondes durant lesquelles tout a basculé. Et n’a pas épargné ceux qui ont permis à une "idéologie mortifère" de prospérer.

Soudain, deux "claquements"

L’espace de quelques instants, Riss a transporté la cour dans cet immeuble du 10 rue Nicolas-Appert ce matin-là. Après "deux claquements", Franck Brinsolaro, l’officier en charge de la sécurité de Charb, prévient les journalistes qu’il se passe quelque chose qui "n’est pas normal". "Presque simultanément, on a compris ce qu’il se passait", se souvient le caricaturiste aux cheveux poivre et sel, les traits tirés derrière son masque. En écho aux témoignages de la veille, un même récit glaçant: un homme "en noir des pieds à la tête", les "bruits énormes" des "tirs de kalachnikov"... "Et ça tire, et ça tire, de manière continue."

"Je me dis c’est la fin de ma vie, que ça va s’arrêter ici. J’attends mon tour, je ne vois pas comment je peux m’en sortir", se souvient-il, la voix tremblante.

Riss compte les secondes. Soudain, il reçoit une violente charge à l’épaule, "du métal qui vous transperce, de la ferraille qui rentre dans votre corps." Immobilisé, il ne peut qu’écouter les terroristes crier "Charb, Charb, il est où Charb?" Encore trois coups de feu et puis plus rien. Juste un "silence total, terrifiant." Tandis que les rescapés tentent de prévenir les secours, Riss a l’impression d’être "coupé du monde extérieur." Brusquement, il comprend enfin: "Les autres, pourquoi ils disent rien les autres? J’ai dû me résoudre au bout d’un moment à cette conclusion que tous les autres étaient morts. C’était leur silence à eux."

L’amputation des vivants

Arrivé sur les lieux, l’urgentiste Patrick Pelloux se précipite auprès de Charb. Riss, lui, tapote le bureau sous lequel il était caché pour signaler aux secours qu’il est en vie. Pris en charge, le dessinateur tente d’éviter à tout prix la vision de cette scène d’horreur. "La dernière fois que je les ai vus, ils étaient tous vivants." À la barre, il s’arrête, ravale ses larmes et baisse la tête.

Sur le trajet qui le mène aux urgences, Riss ne cesse de parler. "J’avais l’impression que j’allais m’évanouir et que j’allais claquer. J’étais pas sûr d’être vivant." Après l’attaque, Laurent Sourisseau passe de longs jours à l’hôpital, puis gagne un centre de rééducation au printemps. Mais très vite, la douleur physique laisse place à celle, immuable, de la perte de ceux avec qui il travaillait parfois depuis plus de vingt ans.

"La sensation d’avoir été tronçonné en deux. Des personnalités et des esprits aussi forts qui nous construisent, nous façonnent... Du jour au lendemain, il ne sont plus là. [C’est] une mutilation encore plus dure que le corps, l’amputation des vivants, de leurs esprits, de leurs intelligences."

Assignation à résidence

Aujourd’hui, Riss affirme ne pas ressentir la culpabilité du survivant. Mais il avoue, à demi-mot, "une gêne à continuer [sa] vie alors qu’eux ne peuvent plus." Une vie marquée par un quotidien "d'assigné à résidence", avec une escorte policière continue. Quant au projet d’adoption envisagé avec sa compagne et qu’il pensait toujours possible après l’attentat, "on [lui] a gentiment fait comprendre que jamais on ne confierait un enfant à des gens sous protection."

Cinq ans et demi après les attentats, l’actuel directeur de la rédaction de Charlie Hebdo juge que relancer le journal "a aidé beaucoup de gens à retrouver leur place dans le monde." Interrogé sur l’esprit de la rédaction, autour de Cabu, Honoré, Tignous, Wolinski: Riss évoque un "carrefour" de personnalités réunies autour "d’une clé de voûte": "l’humour." "Pour moi, ils sont toujours à mes côtés", souffle-t-il en fin d’audience.

Esther Paolini Journaliste BFMTV