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Noëlle Herrenschmidt, dessinatrice judiciaire: "Ma plume est dirigée par l'émotion"

Dessin de 2009, audition du général Rondot au procès Clearstream.

Dessin de 2009, audition du général Rondot au procès Clearstream. - Noëlle Herrenschmidt

INTERVIEW - Dominique Stauss-Kahn, Liliane Bettencourt: deux procès retentissants se déroulent actuellement. Pourtant, aucune caméra ni appareil photo ne sont admis dans la salle d'audience. Les dessinateurs de presse sont, pour l'occasion, les yeux du public. Dessinatrice reconnue depuis de longues années, Noëlle Herrenschmidt raconte son métier de passeur.

Noëlle Herrendschmidt donnait depuis quinze ans dans l'illustration jeunesse lorsqu'elle a succombé, presque par erreur, au dessin judiciaire. C'était il y a trente ans, et elle n'en est jamais revenue. Après un seul petit tour de chauffe, c'est directement avec le procès à Lyon du criminel nazi Klaus Barbie qu'elle a fait ses premières armes. Les grandes affaires, elle connaît: pour La Croix, Le Monde, elle a assisté au dénouement des dossiers Clearstream, Maurice Papon... Toutes ces années, elle a été le témoin, l'œil du public dans les enceintes interdites d'accès où l'humanité se révélait. Car c'est l'objet de sa quête, et c'est ce qu'elle a confié à BFMTV.com. 

Comment avez-vous commencé?

Quand j'ai présenté mes premiers dessins d'audience à La Croix, le journal m'a d'emblée envoyée au procès Barbie. Arrivée à Lyon, j’étais dans un état d’éblouissement total: je ne connaissais rien à la justice, rien au dessin d’assises. J’étais éblouie, prête à tout. Une gifle.

Durant les deux mois d'audience, on a entendu des choses terrifiantes. La plupart des victimes parlaient pour la première fois de choses indicibles: ces femmes ont déversé tout ce qu’elles avaient vécu. C’était énorme pour tous ceux qui écoutaient. C'était formidablement porteur pour le dessin. Ça m'a permis de découvrir qu’il n’y avait pas de limite à ce que l’on pouvait dessiner, et à ce qu’on pouvait accepter de dessiner. 

Qu'entendez-vous par là?

Plus ce qu’on entend est fort, même si c’est terrifiant, plus il y a quelque chose d’extraordinaire qui arrive au pinceau et à la plume. Ma plume fait exactement ce qu’elle veut: c’est l’émotion qui la dirige. Il y a tout de suite une espèce de lâcher prise. On est dedans, on écoute, on ressent, et la main suit. Et là, c'était extrêmement violent. L’être humain mis à nu. C'était ma première leçon.

En 1997, Noëlle Herrendschmidt a couvert le procès Papon à Bordeaux. C'est le procès le plus long qui a eu lieu en France depuis la Seconde Guerre mondiale.
En 1997, Noëlle Herrendschmidt a couvert le procès Papon à Bordeaux. C'est le procès le plus long qui a eu lieu en France depuis la Seconde Guerre mondiale. © Noëlle Herrendschmidt

Vous avez aussi couvert le procès Papon. Que vous a-t-il enseigné?

C'était un formidable moment de liberté qui a duré six mois. Qu’est-ce que j’ai appris au niveau du dessin! J'ai acquis une leçon essentielle: une maîtrise suffisante pour installer le décor, les personnages et les imprévus. Il m’est arrivé de raconter en une seule page une journée entière. Dans le même dessin. Nous avons le pouvoir de faire entrer le lecteur là où il n’a pas le droit d’être, et nous devons faire en un dessin quelque chose qui sera évident pour lui.

Avec autant de temps, j'ai pu représenter ce procès sous toutes ses coutures. Je suis allée voir le président Castagnède (le président de la cour, Ndlr) pour lui demander comment donner au journal des vues intéressantes. Il m’a permis de dessiner Papon, avec un journal, dans la salle d’attente, avant qu'il entre dans la salle. C'était un Papon jamais vu, un Papon proche.

Ressentez-vous une certaine pression à l'occasion des grands procès?

Avec Clearstream, il y avait la pression des grands médias: tout ce qu’il y a à l’extérieur, 200 flashs, les caméras, les interviews... mais quand les portes se ferment c'est un monde clos, une unité de lieu, plus rien ne va bouger sauf ce que vous allez entendre. Donc pour moi, il y a une forme de détente. On est posé là, on sait pourquoi, on est dans un état second et on est prêt à tout.

Le temps joue pour moi car en six mois, il se crée entre les gens des liens particuliers, assez rares. Même au procès Clearstream, qui a duré 2 mois, il s’est créé des liens impalpables entre les différents acteurs. C'est une place en or que j’adore.

L'art de la synthèse: une journée d'audience du procès Papon en un seul dessin.
L'art de la synthèse: une journée d'audience du procès Papon en un seul dessin. © Noëlle Herrendschmidt

Avez-vous déjà choisi de ne pas dessiner quelque chose?

Jamais. De quel droit? Je ne vois pas pourquoi je pourrais m'interdire de montrer quelque chose que tout le monde voit dans le tribunal, je suis là pour rendre compte. Sauf si le président demande à ce qu’on ne dessine pas tel ou tel prévenu, il n’y a aucune raison de ne pas faire mon travail.

Qu'apporte le dessin de presse au lecteur, que ne saurait montrer le texte?

Le dessin va apporter pour beaucoup de lecteurs l’envie de voir le texte, il ouvre la porte du tribunal. Mais c’est surtout un complément: l’un va toujours avec l’autre. Par exemple je ne me documente jamais sur l'affaire avant un procès. Il s'agit de garder l’œil frais, de faire en sorte d'en recevoir plein la figure, comme le public, comme le lecteur.

Le compte rendu va apporter une partie technique, alors qu'on est dans l’émotion pure, on est dans l’instantané. Les deux font quelque chose de formidable parce que ça doit donner l’impression au lecteur qu’il a suivi le débat comme s’il y était.

Qu'est-ce que vous essayez de capter, tout particulièrement?

J’aime profondément les gens. Ça me passionne de transmettre ce que ressentent les gens, pour moi, c’est la seule chose importante. Que le dessin soit beau, tant mieux, s’il est moins beau mais qu’il exprime quelque chose, c’est bien.

Un tribunal est un concentré d’émotions. Le dessinateur est là pour que l’émotion qui passe à ce moment soit rendue palpable. Tant qu’on est dans l’humain et que j’arrive à raconter l’humanité des gens que j’écoute, je suis dans la vérité et c’est pour ça que je suis là.

Cette humanité on la trouve parfois dans des détails, dans les mains, par exemple. Il m’est arrivé de faire des pages à moitié remplies de mains, parfois avec un oeil et un bout de Papon parce qu'à ce moment-là, c'est la main qui raconte.

"Il m’est arrivé de faire des pages à moitié remplies de mains parce qu'à ce moment là, c'est la main qui raconte." Dessin du procès Papon, en 1998.
"Il m’est arrivé de faire des pages à moitié remplies de mains parce qu'à ce moment là, c'est la main qui raconte." Dessin du procès Papon, en 1998. © Noëlle Herrendschmidt

On ne voit pourtant pas la plus belle face de l'humanité dans une cour d'assises.

L’être humain n’est pas par définition un être beau. Nous sommes tous doubles, c’est ça qui est formidable avec les êtres humains. Quand vous arrivez au tribunal, c’est l’aboutissement de quelque chose qui s’est mal fait, qui a disjoncté. Un crime contre l’humanité, c’est énorme, monstrueux, et pourtant vous êtes en face de personnes très à l’aise, comme Papon ou Barbie.

Il ne faut jamais oublier ce moment magnifique du procès Barbie. Lorsqu'on lui a demandé "Et vos enfants, que vont-ils penser de vous?" j’ai capté un Barbie ému. Ça n'a duré qu'un quart de seconde. Souvent, dans un homme, vous voyez le pire et d’un coup vous découvrez une autre facette: c’est une image de l’être vivant exceptionnelle, cette ambiguïté qu’on porte tous en nous qui fait notre richesse. Je ne m’en lasse pas et jusqu'au bout je resterai fascinée, bouleversée par l’être humain. Quarante ans que ça dure et c’est toujours intact.