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Inceste: des agressions passées sous silence, qui aboutissent à peu de plaintes

Un hashtag #Metooinceste suscitait samedi des centaines de témoignages sur Twitter

Un hashtag #Metooinceste suscitait samedi des centaines de témoignages sur Twitter - Twitter #NousToutes

Dans la foulée des révélations de Camille Kouchner dans La Familia Grande, la parole se libère autour de l'inceste, notamment sur les réseaux sociaux, avec l'explosion du mot-clé #Metooinceste. Pour autant, le nombre de plaintes est encore loin de refléter l'ampleur du phénomène en France.

A un repas de famille, une petite fille refuse de faire la bise à son cousin. Ses parents s'interrogent sur le chemin du retour, l'enfant leur dit qu'elle le trouve dégueulasse puis confie spontanément les attouchements sexuels qu'il lui fait subir. Immédiatement les parents ont pu réagir. Des situations comme celle-ci, Me Carine Durrieu-Diebolt en traite régulièrement. Les dossiers d'inceste représentent un tiers de son activité d'avocate, mais dans ce cas précis, une plainte a pu être déposée.

La question des violences sexuelles dans le cercle familial tend à devenir moins tabou. Dans la foulée de la publication du livre de Camille Kouchner, La Familia grande, dans lequel elle accuse son beau-père Olivier Duhamel d'agressions sexuelles sur son frère jumeau, une multitude de témoignages est apparue sur le réseau social Twitter, rassemblée sous le mot-clé #Metooinceste. Des dizaines de milliers de tweets ont été publiés depuis samedi.

Plus de 7.000 plaintes en 2018

Si la parole se libère, le nombre de plaintes déposées est loin de refléter l'ampleur du phénomène. En 2018, 7.260 plaintes pour des violences sexuelles intrafamiliales - soit plus d'un tiers des plaintes pour violences sexuelles - ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie, selon les données du service de statistiques du ministère de l'Intérieur (SSMSI). 37% des plaintes déposées l'ont été pour viol, les auteurs pour agressions ou harcèlement sexuels. Dans 80% des cas, les victimes étaient des filles.

L'Observatoire nationale de la délinquance et de la réponse pénale a également publié des données en décembre dernier. Ces chiffres révélés englobent uniquement les cas qui ont pu être caractérisés comme incestueux dès le dépôt de plainte. Après enquête, d'autres cas ont fini par être également caractérisés comme tels. Sur les 4.341 cas enregistrés entre 2016 et 2018, 53% des victimes étaient des enfants de moins de 4 ans et dans 95% des affaires, les agresseurs étaient des hommes, de tout âge et de toutes catégories socio-professionnelles.

Une difficile dénonciation

Un Français sur dix déclarait dans une étude Ipsos publiée en novembre dernier par l'association Face à l'inceste en avoir été victime. Mais les victimes qui passent les portes d'un commissariat ou d'une gendarmerie restent encore minoritaires. "On s'adresse à une catégorie très spécifique de victime, explique Me Durrieu-Diebolt. Il peut s'agir d'enfants très jeunes. Avant un certain âge, avant l'entrée au collège notamment, ils ne réalisent pas la gravité des faits, donc ils restent silencieux."

"La question de l'inceste est similaire aux problématiques de violences conjugales, dans le sens où les faits se passent dans l'intimité de la maison, abonde Me Cécile Naze-Teulié. L'enfant qui subit cette violence est dans une ambivalence majeure, il est difficile pour lui de s'exprimer."

Cette difficile dénonciation s'explique, outre l'âge des victimes, par plusieurs raisons comme la culpabilité, d'autant que les agresseurs leur font souvent ressentir qu'elles sont responsables, la peur de ne pas être crue ou encore la peur d'être la cause d'une rupture, d'un conflit familial, d'un désordre. A cela s'ajoute dans de très nombreuses affaires l'amnésie traumatique, c'est-à-dire quand la violence de l'agression est tellement forte que le cerveau "disjoncte". Ainsi, l'éloignement familial peut permettre aux victimes de se souvenir ou d'avoir la possibilité de dénoncer leurs agresseurs.

"L'enfant arrive un peu plus facilement à parler lorsque l'inceste ne vient pas des parents", constate Me Naze-Taulié, spécialisée notamment en droit pénal de la famille.

Des aveux difficiles à obtenir

Selon l'enquête Virage, menée par l'Institut National des Études Démographiques (Ined), dans 20% des cas, les femmes victimes d'inceste dénoncent un oncle, et dans 14% des cas, le père. Dans 32% des cas, il s'agit du beau-père. Une proximité familiale plus ou moins grande qui peut avoir un impact sur la dénonciation mais aussi sur les aveux. "Il faut distinguer les agresseurs selon leur âge, détaille Me Durrieu-Diebolt. Lorsque l'agresseur est jeune, un frère, un cousin, il peut reconnaître les faits, tout en niant, dans la plupart des cas, les viols. Le fait qu'il y ait un lien d'affection fait que l'agresseur a du mal à dire que la victime est une menteuse."

"Ces affaires ne sont pas aussi manichéennes, estime Me Naze-Teulié. Les aveux sont parfois impossibles pour les auteus, notamment pour les parents incestueux. Certains crimes sont psychiquement inavouables, car avouer c'est reconnaître qu'on a fait du mal à ses enfants. Poser des mots sur des gestes peut aboutir à un effondrement psychique."

Dans ces dossiers d'inceste, l'affaire revient alors souvent à un parole contre parole. L'affaire d'Outreau a modifié la valeur accordée à la parole de l'enfant. Celle-ci doit être désormais réitérée devant la justice. Toutefois, les enquêteurs sont de plus en plus formés pour cela. "Quand il y a une suspicion d'inceste, il faut éviter de questionner l'enfant, insiste Me Naze-Teulié. Plus il va être questionné par un non-professionnel, plus il va anticiper les questions de l'adulte pour lui faire plaisir et son témoignage sera tronqué." Sa consoeur Me Durrieu-Diebolt estime pour sa part que la procédure dans ces affaires pourrait encore être allégée, plus rapide.

La question de la preuve

Quand les faits remontent à des années auparavant, les preuves matérielles sont en outre quasiment introuvables. Reste dans certains dossiers les confidences faites à des amis des années auparavant ou encore les preuves informatiques si le suspect possède des contenus pédopornographiques. Très souvent aussi, les enquêteurs cherchent à déterminer si le suspect a fait d'autres victimes, ce qui viendrait accréditer le témoignage de la première victime. "La question de la preuve n'est pas un frein majeur", estime Me Durrieu-Diebolt.

De nombreuses voies s'élèvent pour réclamer que le crime d'inceste, punit de 20 ans de prison, soit imprescriptible. Actuellement, depuis la modification de la loi en 2018, les faits sont prescrits 30 ans après la majorité de la victime. Pour les défenseurs de l'imprescriptibilité, cette dernière peut aider les victimes à libérer leur parole. Toutefois, d'autres estiment qu'un tel changement ne pouvait intervenir d'un point de vue théorique et reviendrait à établir une échelle entre les infractions.

Reste que dans les cas prescrits, la justice, qui accepte les plaintes et ouvre des enquêtes, ne pourra avoir comme seule réponse qu'un classement sans suite ou une ordonnance de non-lieu.

"Pour une victime, cette situation peut être bien plus nocive et destructrice que de simplement dire: c'est prescrit", conclut Me Naze-Teulié, estimant qu'un procès seul ne peut être réparateur pour une victime.
https://twitter.com/justinecj Justine Chevalier Journaliste police-justice BFMTV