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Disparition de Delphine Jubillar: quand les internautes jouent les apprentis enquêteurs

Delphine Jubillar, sur la page Facebook de la gendarmerie du Tarn.

Delphine Jubillar, sur la page Facebook de la gendarmerie du Tarn. - BFMTV

Sur Facebook, des centaines d'anonymes se rejoignent autour des plus improbables pistes quant à la disparition de la mère de famille. En pointant le mari comme coupable idéal, ces groupes de "soutien" deviennent pour certains proches, un fardeau.

"Le meurtrier de Delphine a procédé par empoisonnement pour la tuer avant d'aller la jeter dans la forêt." "Y a t-il des sectes autour d’Albi? Les enquêteurs se sont-ils orientés par là?" "J’ai une intuition qu'elle est retenue quelque part !!!" Depuis plusieurs semaines, des centaines d’anonymes se retrouvent quotidiennement sur Facebook pour échanger sur la disparition de Delphine Jubillar. Cette mère de famille de Cagnac-les-Mines (Tarn) n’a plus donné de signe de vie depuis le 16 décembre.

Entre GIF de cœurs clignotants et montages photos désuets, certains enfilent leur imper’ d’enquêteurs pour se livrer aux plus étonnantes hypothèses. En creux, le mari de la disparue est constamment présenté comme le coupable idéal.

Des "douces pensées" du Canada

Le premier groupe "Soutien Delphine Jubillar - Crimes enquêtes & faits divers 2020" a été créé avant la disparition de l’infirmière pour d’autres affaires, puis renommé quand celle-ci a pris de l’ampleur. Il rassemble environ 4200 internautes. Son concurrent, le groupe "Fort soutien à la famille de Delphine Jubillar", est apparu le 25 décembre, à peine neuf jours après sa disparition et réunit près de 2000 membres. Chacun engrange chaque jour de nouveaux membres. Sur ces pages, on vient d’abord partager sa solidarité aux proches, mais aussi sa peine pour cette femme dont on ignorait jusqu’à présent l’existence.

"Même si le temps me semble bien long, je garde une lueur d'espoir, de tout cœur avec les familles respectives, en espérant qu'un jour, les petits retrouvent le sourire auprès de leur maman", écrit Roxie.

Chaque post bénéficie d’une pluie d’émoji et d’approbations. Certains messages proviennent de loin, comme cette "maman inconnue" qui envoie ses "douces pensées" du Canada.

Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (1).
Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (1). © Capture d'écran Facebook

En parallèle, la police déploie d'importants moyens pour tenter de retrouver sa trace. Une battue citoyenne réunissant près de 1000 personnes est organisée avant Noël. Les proches, les collègues et le voisinage sont interrogés. Le moindre point d’eau, terrain vague ou espace vert sont examinés minutieusement. Le domicile familial est passé au peigne fin, tout comme la téléphonie et les agendas de membres de l’entourage. Mais toutes ces vérifications n’apportent aucun élément probant.

Pollution intellectuelle

A mesure que les jours passent, les internautes se montrent impatients. "Il faut se révolter maintenant. (...) Je ne sais pas comment ils font pour attendre, il y a bien un indice quelque part. Moi perso je ne pourrai pas attendre plus longtemps", s’emporte l’un d’eux. Très peu d’informations sont dévoilées à la presse, ce qui pousse certains à vouloir s’impliquer davantage, pourquoi pas en procédant à une nouvelle battue citoyenne.

Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (2).
Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (2). © Capture d'écran Facebook

Loin d’aider le travail de la justice, cet investissement "ne fait que polluer l’enquête", soupire le général François Daoust. L’ancien chef des experts de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale explique à BFMTV.com que ces initiatives citoyennes sont à proscrire, car elles peuvent entacher la procédure en cours. D’abord sur le terrain, lorsque des volontaires se rendent sur des lieux sur lesquels ne s’est pas encore rendue la police. "Ils peuvent piétiner des preuves." Mais cet élan citoyen peut également conduire à une "pollution intellectuelle":

"Ces amateurs viennent interférer dans le travail des enquêteurs. Ils peuvent provoquer des erreurs de procédure, créer de faux souvenirs chez un témoin", souligne-t-il.

Départ en Syrie, enrôlement dans une secte, séquestration par un tueur en série… Toutes les pistes sont envisagées par ces enquêteurs en herbe, bien qu’elles ne reposent bien souvent sur aucun élément factuel. "Les seuls faits dont ils disposent sont ceux relayés dans la presse. Mais toutes les hypothèses sont déjà sur la table", souligne François Daoust.

Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (3).
Capture d'écran Facebook de groupe de soutien à Delphine Jubillar (3). © Capture d'écran Facebook

Cet engouement pour les faits divers n’a rien de nouveau. L’affaire Grégory avait ainsi suscité une véritable chasse au corbeau, qui se poursuit encore aujourd’hui. Mais les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de fédérer des anonymes à vitesse grand V.

"Avant, cela se passait au comptoir du café du commerce, ces discussions restaient confidentielles, remarque l’avocat de Cédric Jubillar, maître Jean-Baptiste Alary. Ce phénomène prend une autre dimension aujourd’hui."

"Disparition bien maquillée, c’est louche"

Bien vite, les messages de soutien laissent place à d’autres, beaucoup plus inquisiteurs. "Disparition bien maquillée, c’est louche", soupçonne Sandra. Alors que le couple Jubillar était en instance de divorce, la piste de la dispute conjugale nourrit tous les fantasmes. "La séparation se passait mal contrairement à ce que disait l'avocat, il allait tout perdre. C'est classique”, remarque Laila. "L'étau se resserre doucement, mais sûrement", pressent Sylvie. "Il va bientôt craquer…", abonde un autre.

Nombreux sont ceux qui veulent voir en Cédric Jubillar un nouveau Jonathan Daval. Mais gare aux hypothèses simplificatrices, souligne Me Alary, qui interpellent "ces apprentis enquêteurs, à la fois juges et bourreaux":

"Ils ont résolu l’affaire avant même qu’elle ne démarre et se croient meilleurs qu’une dizaine d’enquêteurs et deux magistrats instructeurs."

Ces groupes de "soutien" deviennent, pour certains proches de la disparue, un véritable fardeau. Mi-février, la belle-mère de Delphine, Nadine Jubillar a partagé un message sur l’un des groupes Facebook pour dénoncer les accusations récurrentes dont fait l’objet son fils:

"Je suis triste de voir à quel point les gens peuvent parler sans savoir réellement les choses juste en se basant sur des ouï-dire ou des publications journalistiques. (...) Ce groupe est un groupe de soutien, pas une gendarmerie, ni un bureau de juge et encore moins un tribunal!!!"
Capture d'écran du message de Nadine Jubillar posté sur Facebook le 17 février 2021.
Capture d'écran du message de Nadine Jubillar posté sur Facebook le 17 février 2021. © Capture d'écran Facebook

Interrogée par nos soins, la psychiatre Martine Batt, experte judiciaire près la Cour d'appel de Nancy, Martine Batt, soutient que ces groupes virtuels sont la démonstration d’une "empathie" et d’un "altruisme" bien réel. Le citoyen lambda s’identifie à cette famille, "cette mère qui pourrait être la nôtre".

Mais ils sont aussi un tableau dans lequel chacun y projette son interprétation personnelle et son besoin d’avoir un bouc émissaire. Les faits passent au second plan, derrière sa propre opinion. De l’altruisme, ces initiatives peuvent alors très rapidement basculer, selon Martine Batt, "dans une forme de voyeurisme."

Esther Paolini Journaliste BFMTV