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TOUT COMPRENDRE - Pépé le Putois "annulé": c'est quoi la "cancel culture"?

"Pépé le Putois"

"Pépé le Putois" - Warner Bros.

Retour sur les origines de cette culture de l'annulation, ou du boycott, qui consiste à ternir l'image d'une personnalité ou d'une entreprise jugée problématique, et qui est omniprésente dans les débats actuels.

C'est le sujet du moment. David Fincher veut l'aborder dans une série, tandis qu'Eminem y consacre son dernier clip. La France serait menacée par la "cancel culture", cette culture de l'annulation venue des Etats-Unis, qui contraint personnalités ou entreprises jugés problématiques à s'excuser avant de disparaître dans l'oubli, effacés des mémoires. Une forme de moralisation de l'Histoire, où seules les personnalités et les entreprises vertueuses auraient droit de cité. La réalité est bien évidemment plus complexe que cela.

C'est quoi?

La "cancel culture", ou la culture de l'annulation, ou du boycott, consiste à ternir l'image ou perturber les activités d'une personnalité ou d'une entreprise pour les contraindre à retirer des déclarations, des images ou des produits jugés offensifs ou discriminants, à s'excuser, voire à se retirer de la vie publique.

Les réalisateurs Roman Polanski ou Woody Allen, l'un accusé de viol, l'autre d'agression sexuelle, ont ainsi été "annulés", tout comme J.K. Rowling, après des déclarations transphobes. Des œuvres comme Autant en emporte le vent, considéré par de nombreux universitaires comme l'instrument le plus ambitieux et efficace du révisionnisme sudiste, ainsi que des personnages de fiction comme Pépé le Putois, qui serait un emblème de la culture du viol, peuvent être visés par ses campagnes d'annulation.

L'essayiste et historienne Laure Murat, signant une tribune dans Le Monde, y voit une "guerre culturelle" qui "désigne avant tout un mode d’expression composé de discours – de la critique à l’insulte – et d’actions – du sit-in au déboulonnage de statues. Elle recouvre une multitude de pratiques, du boycott – droit politique – au cyberharcèlement – délit moderne." Pour le grand historien Pierre Nora, interviewé par Charlie Hebdo, il s'agit d'une "néantisation de la culture", et le signe d'une américanisation de la France, désormais envahie par un politiquement correct et un puritanisme typiquement américain.

Autre particularité: toute personne ou organisation "annulée" perd toute crédibilité et ses excuses sont balayées. Et Twitter, du fait de son économie de mots, rend la sentence d'autant plus irrévocable.

Si les réseaux sociaux ont apporté une caisse de résonnance mondiale à ces phénomènes d'annulation, ceux-ci sont bien entendus vieux comme le monde. La NAACP, célèbre organisation américaine de défense des droits civiques, se mobilise depuis les années 1930 pour dénoncer les représentations racistes dans les médias américains, et faire "annuler" des oeuvres jugées problématiques.

Plusieurs de ces campagnes d'annulation ont porté leurs fruits. Certains films des années 1940 avec Bugs Bunny ont en effet cessé d’être diffusés en raison des caricatures racistes qu’ils véhiculent. Which Is Witch (1949), où Bugs Bunny croise le chasseur africain Inky a disparu des écrans à la fin des années 1940 lorsqu’il fut décidé, chez Warner Bros., de cesser de diffuser des dessins animés comportant des stéréotypes racistes. La comédie musicale Mélodie du Sud (1946), accusé de faire la propagande du vieux Sud esclavagiste, est également introuvable depuis les années 1980.

Plusieurs auteurs jeunesse nés avant-guerre ont été vivement critiqués ces dernières années pour leur manière d'aborder les minorités, notamment le Belge Hergé et son Tintin au Congo, ou plus récemment l'Américain Dr. Seuss. L'univers de ce populaire auteur pour enfants a été souvent accusé de promouvoir le suprémacisme blanc. Un de ses plus célèbres personnages, le Chat Chapeauté, a également été accusé d'être un vecteur de stéréotype raciste, et d'avoir été inspiré par la "blackface", représentation caricaturale de personnes noires par des acteurs blancs grimés.

Ca vient d'où?

La "cancel culture" telle qu'on la connaît aujourd'hui, est née sur les campus américains et sur les réseaux sociaux (et principalement Twitter) aux Etats-Unis entre 2015 et 2017, dans la sillon des mouvements Black Lives Matter et #MeToo.

Comme le précise Laure Murat, la "cancel culture" "est l’outil le plus récent d’une contestation politique de plus en plus intense, issue des minorités et de la gauche radicale américaine, s’inscrivant dans le combat des droits civiques et du féminisme, excédées par l’impunité du pouvoir et la passivité des institutions face au racisme, à l’injustice sociale, au sexisme, à l’homophobie, à la transphobie, entre autres."

En d'autres termes, la "cancel culture" est un acte révolutionnaire, et souvent le "dernier recours d’une population exaspérée, marginalisée et sans autre voix ni pouvoir que l’Internet".

Est-ce de la censure?

Non, d'autant que la "cancel culture" existe en réalité depuis des décennies, et qu'elle s'opère naturellement au fil des siècles, pour des oeuvres d'importance réduite. Nul doute, par exemple, qu'une BD comme Blondin et Cirage, qui raconte les aventures de deux enfants, l'un à la peau claire, l'autre à la peau noire, aurait été ciblée par la "cancel culture" en raison des stérotypes qu'elle véhicule si ses tomes étaient encore disponibles en librairie. Publiés entre 1947 et 1963, et plus réédités depuis vingt ans, cette série a été ainsi complètement oubliée, ou plutôt "annulée" de manière naturelle, et ce malgré la renommée de son créateur, Jijé.

"Blondin et Cirage" de Jijé
"Blondin et Cirage" de Jijé © Dupuis

La "cancel culture" est une accélération, souvent violente, de ce processus. La récente mise à l'index de six albums du Dr. Seuss a fait autant couler d'encre en raison de la stature de son auteur, un monument de la littérature jeunesse aux Etats-Unis à qui l'on doit les personnages du Grinch et du Lorax. Si le Dr. Seuss avait été moins connu, ces titres auraient disparu des rayonnages des librairies depuis des années - et leur retrait aurait suscité moins d'émois de la part des Républicains, qui en ont fait l'étendard d'une liberté d'expression bafouée. Le même argument est valable pour Pépé le Putois, qui n'est pas apparu depuis 2006 dans une aventure des Looney Tunes - et n'a pas eu de série à son nom depuis les années 1960. La "cancel culture" n'a fait qu'accélérer l'inexorable disparition du personnage imaginé par Chuck Jones.

Pour l'éditeur Penguin Random House, le retrait des ouvrages de Dr Seuss est avant tout une question de respect: "Retirer ces ouvrages de la vente n'est qu'un des aspects de notre engagement et de notre plan pour s'assurer que le catalogue de Dr. Seuss Enterprises représente et soutienne toutes les communautés et les familles." Les titres en question - And to Think That I Saw It on Mulberry Street (1937), If I Ran the Zoo (1950), McElligot's Pool (1947), On Beyond Zebra! (1955), Scrambled Eggs Super! (1953) et The Cat's Quizzer (1976) - sont d'ailleurs considérés comme très secondaires dans son oeuvre et n'ont jamais été publiés en France.

Beaucoup de commentateurs, en revanche, pointent certaines dérives de la "cancel culture", qui ne tolère "ni prescription, ni seconde chance", précise Laure Murat: "Les êtres seraient des blocs, sommés de justifier tout acte et toute parole. Ce délire de pureté, de transparence et d’une cohérence forcenée fait craindre, en France, et au prix d’un anachronisme classique, l’avènement d’une nouvelle Terreur et d’un conformisme moral proprement frénétique."

Aux Etats-Unis, les dérives de la "cancel culture" ont été observées ces derniers mois lors de la sortie de Mignonnes de Maïmouna Doucouré sur Netflix. La polémique a commencé mi-août, lorsque la plateforme de streaming a entamé la promotion du film. L'affiche de Netflix montrait les protagonistes du film, des pré-adolescentes, en tenues moulantes et dans des poses suggestives. Ce visuel allait à l'encontre du message du film, qui dénonce justement l'hypersexualisation des enfants, mais a suscité le courroux du clan républicain, qui ont accusé la réalisatrice Maïmouna Doucouré de faire de l'éloge de la pédopornographie.

Dans de beaucoup de cas, les conservateurs s'emparent de la "cancel culture" pour servir leur agenda politique, et déplorer une soi-disant décadence de la société moderne. Contrairement à ce qu'ils pourraient croire, il n'y a aucune épuration culturelle. Certaines œuvres dont l'histoire pourrait être considérée comme problématique - comme Lolita ou Les Valseuses - sont encore disponibles et célébrées. Suscitant déjà le débat lors de la sortie, ces œuvres de référence ont traversé le temps en étant accompagné par des spécialistes, qui en ont révélé toutes les subtilités.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV