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Leiji Matsumoto: "Albator est une représentation de mes rêves"

Capitaine Albator de Leiji Matsumoto

Capitaine Albator de Leiji Matsumoto - Kana

Invité du 5e salon MAGIC à Monaco, organisé par la société Shibuya Productions, le créateur d’Albator revient sur son personnage culte et sur les thématiques de son œuvre.

Leiji Matsumoto est une légende de la culture japonaise. Âgé désormais de 81 ans, le maître a imaginé dans les années 1970 quelques-uns des mangas les plus importants de l’histoire: Cosmoship Yamato (1974), Galaxy Express 999 (1977-1981) et Capitaine Albator (1977). Il a bâti un univers très personnel où se côtoient pirates de l’espace, cowboys et Wagner. Un univers qui a influencé toute une génération, dont les Français de Daft Punk avec qui il a collaboré sur le film Interstellar 5555.

Assistant d’Osamu Tezuka, Matsumoto s’est rapidement éloigné du style tout en rondeur du père d’Astro Boy pour développer un univers très personnel où les hommes sont souvent des vilains nabots et les femmes de grandes créatures longilignes. Entre les deux, Albator, double romantique de Matsumoto, fait figure d’exception. Interrogé sur ces êtres qui peuplent son imaginaire depuis plus de soixante ans, le dessinateur répond à BFMTV.com en maintenant le secret intact:

"Ils viennent de mes goûts personnels. Ils me sont venus naturellement. Même si ces hommes sont petits, ils arrivent quand même à être amis avec des femmes très grandes et très belles. C’est un peu le rêve."

Leiji Matsumoto au salon Magic
Leiji Matsumoto au salon Magic © Fabbio Galatioto

Sa vision de l’humanité se divise entre ces deux catégories. C’est un problème de type japonais, assure-t-il: "C’est lié à l’alimentation et à la culture japonaise. Les Japonais sont petits, selon moi, parce qu’ils n’ont pas mangé de viande pendant des centaines d’années. Avant, ils étaient plus grands. Mais, maintenant, ça commence à changer. Les Japonais ne vont pas rester petits: ils mangent de nouveau de la viande."

"En Amazonie, j’ai mangé des piranhas et des steaks de crocodile"

Une remarque amusante venant de ce mangaka dont les œuvres révèlent une véritable fascination pour la nourriture. Dans un des premiers chapitres de Galaxy Express 999, qui se déroule dans un univers déshumanisé, le jeune héros Tetsurô déguste pour la première fois de sa vie des ramens, introuvables sur Terre depuis de nombreuses années. Pour le garçon, c'est une révélation: "On dit qu’ils sont les meilleurs amis de la bouche de l’homme", dit-il en les dégustant.

"Ces ramens revêtent une importance particulière", assure Leiji Matsumoto. "Ils sont liés à des souvenirs de mes débuts. Quand j’ai emménagé à Tokyo, je n’avais pas beaucoup d’argent. Les ramens n’étant pas chers, je ne mangeais que ça, alors que je n’aime pas tellement ça! Ce que je préfère manger, ce sont des steaks!"

Encore une alimentation prisée par l’équipage du vaisseau d’Albator. Préférant parler nourriture que dessin, Matsumoto ajoute: "J’ai pu manger des choses assez incroyables au cours de ma vie. Je suis allé en Amazonie où j’ai mangé des piranhas et des steaks de crocodile. Au Kenya, j’ai chassé du lion." Il poursuit: "L’époque où j’étais plus jeune était plus permissive", poursuit, rêveur, celui dont le prénom signifie "Guerrier zéro". "On pouvait faire un grand nombre de choses. Maintenant, les temps ont changé. C’était une ère formidable."

Galaxy Express 999 et Capitaine Albator de Leiji Matsumoto
Galaxy Express 999 et Capitaine Albator de Leiji Matsumoto © Kana

Plus que jamais, à 81 ans, Matsumoto reste un être épris de liberté, à l’image de son plus célèbre personnage, Albator: "J’ai eu l’idée du nom 'Harlock' [le nom du personnage en japonais, NDLR] quand j’étais petit. J’avais quatre, cinq ans. Je marchais en disant 'Harlock, Harlock' en boucle. Concernant l’histoire, mon rêve était de faire de grands voyages. J’adore ça. Ça vient aussi de ma famille. Mon père était pilote. Albator est une représentation de mes rêves." Avant de se consacrer au manga, le dessinateur né en 1938 rêvait en effet de devenir pilote, mais n'a pas pu à cause de sa vue.

L’influence du western spaghetti?

Si la science fiction magnifie traditionnellement le cosmos, l’espace de Matsumoto est plutôt sinistre et provoque une certaine tristesse chez le lecteur. Une vision que ne partage pas le dessinateur: "J’ai vraiment envie d’aller dans l’espace", répète-t-il. "C’est un de mes rêves d’y aller. Le temps s'y écoule d'une manière différente [que sur Terre]. C’est ce que j’ai envie de retranscrire [dans mes histoires]."

Dans son univers galactique, le western occupe une place très importante. Une de ses premières séries, parue en 1972, s’intitule ainsi Gun Frontier. Et ses œuvres partagent avec le cinéma de Sergio Leone une même violence et une même ironie. Concernant l’influence du western spaghetti, il reste prudent: "Je pense qu’il y a une influence, mais qui se fait inconsciemment." Il est cependant beaucoup plus prolixe sur le cinéma de son enfance:

"Jeune, j’aimais beaucoup les films américains, comme Autant en emporte le vent. D’autres films comme Johnny Guitare aussi ont eu une grande influence sur moi. Ce genre d’histoires m’ont aidé à des moments où j’avais besoin d’écrire les miennes. Le film qui a eu sur moi la plus grande influence reste Marianne de ma jeunesse de Julien Duvivier."

Gun Frontier et Cosmoship Yamato de Leiji Matsumoto
Gun Frontier et Cosmoship Yamato de Leiji Matsumoto © Black Box éditions

Côté musique, Matsumoto est un amateur de Wagner. Ses histoires, et en particulier Albator, sont construites comme des opéras, scandées par des leitmotivs. Parmi ses références, il cite aussi Beethoven et Tchaïkovski. Là encore, sa jeunesse est bien présente. "Chez moi, enfant, il y avait beaucoup de disques", se souvient-il, avant d’évoquer une nouvelle fois son père: "Il adorait la musique. J’en ai beaucoup écouté grâce à lui."

"Ce qui est important, c’est de faire de son mieux jusqu’à la mort"

En discutant avec Matsumoto, le passé et en particulier son enfance ne cessent de revenir. Est-il nostalgique ou même pessimiste, anticipant la mort en pensant à ses jeunes années? Avec ses histoires et ses personnages marqués par la fatalité et la mélancolie, la question se pose. Albator, éternel insatisfait, en est l'exemple parfait:

"Peu importe si on gagne quelque chose", analyse le dessinateur. "Ce n’est pas la fin qui est importante. Ce qui est important, c’est de faire de son mieux jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Il y a des hauts et des bas tout au long de la vie. Comme Albator, il ne faut jamais abandonner. Il ne faut pas se reposer sur ses lauriers. On ne peut pas se dire que l’on gagne, car ça continue encore. C’est important de faire ce que l’on veut. Si on ne réussit pas quelque chose, ce n’est pas la faute des autres. On ne peut s’en prendre qu’à soi-même. Il faut faire de son mieux et essayer plein de choses et pas s’en prendre à d’autres si on ne réussit pas."

Son œuvre, malgré tout, est empreinte d’un profond pessimisme. Dans Galaxy Express 999, chaque planète, chaque étape du voyage du jeune Tetsurô vers la planète qui doit lui apporter l’immortalité met en scène une forme inédite d’asservissement du peuple. À chaque chapitre, Leiji Matsumoto expose sa morale: ne pas penser à soi, accepter les souffrances des autres et penser au collectif:

"C’est en effet ce message que je souhaite faire passer. Pour moi, une guerre galactique ne devrait pas avoir lieu. Tout le monde devrait se soutenir. L’entraide est plus importante que les combats. On ne naît pas pour mourir, mais pour vivre. La vie de chacun est très importante." Et le mangaka de conclure la rencontre en évoquant une nouvelle fois sa passion pour les steaks: "À chaque fois que je mange un steak ou un poisson, je m’excuse, parce que c’est un être vivant."

Jérôme Lachasse