BFMTV

Philippe Geluck inaugure des statues géantes du Chat: "J’espère que les pigeons vont chier dessus"

Rencontre avec l’artiste belge qui sort des bulles pour proposer sur les Champs-Elysées une monumentale exposition consacrée à son personnage fétiche.

Après le "street art", place au "avenue art". Le Chat de Geluck s’offre une exposition itinérante en France et en Belgique pendant trois ans, qui débute sur les Champs-Elysées, ce vendredi 26 mars à Paris.

Vingt-huit ans après les statues voluptueuses de Fernando Botero, c’est au tour du Chat de se dévoiler le long des Champs-Élysées. Cette exposition, qui s’exportera ensuite à Bordeaux (de juin à octobre) et Caen (d'octobre à février), se terminera en 2024 à Bruxelles avec l’inauguration du Musée du Chat et du dessin d’humour, que Geluck a conçu pour rendre hommage au courage des dessinateurs de presse.

Cet événement est accompagné par un livre, Le Chat déambule (Casterman), où Geluck raconte les origines de sa vocation. À cette occasion, Geluck raconte à BFMTV.com les origines et les coulisses de ce monumental projet.

Alors comme ça le Chat déambule sur les Champs-Élysées...

Oui! Avec un "L". J’aurais pu faire le jeu de mot "déambulle", avec deux "L", comme les bulles de bande dessinée, mais ce n’est pas mon genre de faire des jeux de mot à la con. (rires).

"Depuis qu’on me sculpte, ma vie a changé", dit le Chat dans le catalogue de l’exposition.

J’ai hésité à faire une sculpture dans laquelle j’aurais été en train de sculpter le Chat - ou une autre avec le Chat en disant: 'Tu te rends compte où on se trouve?!" J’ai eu peur qu’on ne m’accuse - ce qui aurait été vrai - de vouloir ma statue sur les Champs-Elysées. Il y a déjà de Gaulle et Clemenceau et il y aurait eu moi de l’autre côté… Il faut savoir rester modeste.

Couverture du catalogue de l'exposition "Le Chat déambule" de Philippe Geluck
Couverture du catalogue de l'exposition "Le Chat déambule" de Philippe Geluck © Casterman

À cause de la pandémie, cette exposition monumentale a été repoussée d’un an…

Avec la crise sanitaire, économique et sociale, ça n'avait pas de sens. C'était indécent. J'ai simplement remis le projet dans le tiroir en disant qu'on le ressortirait au moment venu, quand tout ceci serait derrière nous. Et comme vous le constatez, tout est réglé, tout le monde est vacciné (rires).

Pourquoi commencer cette aventure à Paris et non à Bruxelles?

Parce que ça va se terminer à Bruxelles! L’idée est d’offrir l’exposition à Bruxelles au moment de l’inauguration du musée en 2024 - ou plus tard si ça prend du retard. L’idée est de faire une tournée qui va un peu battre le tambour pour annoncer le Musée. La vitrine parisienne est plus large que la vitrine bruxelloise.

Comment est née cette exposition?

De la nécessité de trouver, encore, un peu de financement pour le futur musée du Chat de Bruxelles. Il faut financer la tournée aussi, la production de l’exposition des Champs. C’est un gros budget. L’idée, c’est que si on arrive à financer le projet - et on y arrive - l’argent qui restera ira au Musée.

Votre référence pour cette exposition était-elle Fernando Botero, qui lui aussi a présenté des sculptures géantes en 1992 sur les Champs?

Ça a été le point de départ de la réflexion. J’ai revu, en février 2018, des images de Fernando Botero sur les Champs. Je me suis dit: "évidemment, c’est ça qu’il faut essayer de faire." C’était une belle idée, mais il a fallu beaucoup travailler pour rendre ça possible.

Comment vous y êtes vous pris?

De février à mai 2018, j’ai d’abord réfléchi à la faisabilité artistique du projet en dessinant beaucoup de projets de sculptures - que je n’avais pas puisque j’en avais seulement douze existantes, à la taille originale. Je voulais en faire vingt. Il fallait donc que j’en crée encore huit. J’en ai dessiné trente, quarante. J’en ai retenu quelques-unes qui me paraissaient évidentes. Parallèlement, j’ai cherché un fondeur d’art qui pourrait assumer une partie du projet. On s’est tous dit qu’une fonderie ne pourrait pas sortir vingt pièces comme ça. On a pris des devis en Italie, en Espagne… et puis Delphine Boël [une artiste belge, NDLR] m’a dit qu’il y avait un fondeur extraordinaire, Jo Van Geert, à 75 kilomètres de chez moi. Il m’a dit qu’il pouvait tout faire. On a pris la décision assez vite, avant d’avoir l’assurance que l’exposition aurait bien lieu. Puis j’ai sollicité ce rendez-vous avec Anne Hidalgo, qui a eu lieu le 4 juillet. On s’est rencontrés à la mairie. Il était 8h30 du matin. Elle vient me chercher dans la salle d’attente et elle me dit "on le fait" avant même de me dire bonjour. Elle m’a donné deux conditions: cela ne devait pas coûter un centime à la ville de Paris et il fallait que ce soit voté au Conseil de Paris. Ce qui a été fait au mois de décembre [2018]. Dès le mois d’août, on a commencé à produire sans avoir l’assurance que le Conseil de Paris voterait oui. On ne pouvait pas attendre. J’ai eu le sentiment à ce moment de faire du saut à l’élastique sans avoir la certitude que le nœud était bien fait.

Une statue du Chat de Galuck en hommage à "Charlie Hebdo"
Une statue du Chat de Galuck en hommage à "Charlie Hebdo" © Casterman

Vous aviez un plan B?

Le ravin! Pas de plan B. J’ai eu foi en ce projet dès le début.

Toutes les statues sont-elles vendues?

Non. On en a vendu seize.

Pourquoi faire des statues en bronze?

Pour traverser les siècles. Soit les générations futures vont continuer d’admirer ces œuvres, et ça sera un bienfait pour l’humanité, soit ils vont se dire, "Qu’est-ce qu’on va foutre de ces trucs gigantesques?", et on va me maudire rétrospectivement. Mais, moi, je m’en fous, je ne serai plus là!

Le bronze, c’est aussi votre madeleine de Proust…

C’est quelque chose qui me fascine depuis l’enfance et vers lequel j’allais sans savoir que j’y allais. C’est en préparant le catalogue que je me suis souvenu de tout cela. Honnêtement, s’il n’y avait pas eu ce catalogue, je n’aurais pas repensé à ce cheval en bronze sur le chemin de l’école ou à ce chien en bronze du Parc du Cinquantenaire. Il y a quelque chose que je ne raconte pas dans le catalogue. Quand on est allé prendre en photo le chien, qui est à 300 mètres de là où j’habitais, il y avait une dame accompagnée de sa fille de trois ans. La mère a pris sa fille dans ses bras et celle-ci a caressé les pattes et la queue du chien. Je me suis approché de la mère qui m’a dit qu’elles venaient ici tous les jours. C’est bouleversant. À son âge, je me rendais au même endroit avec ma mère et je lui demandais exactement la même chose.

"Tous les sportifs visent l’or ou l’argent, Rodin s’est toujours contenté du bronze", philosophe Le Chat dans votre catalogue.

L’argent m’intéresse aussi, mais pour le musée! Et on me dit que certains de mes gags valent de l’or!

Philippe Geluck au milieu de ses statues du Chat
Philippe Geluck au milieu de ses statues du Chat © Casterman

Il y a dans le catalogue de l’exposition une photo de vous entouré de statues géantes du Chat: est-ce que vous avez déjà fait un rêve similaire?

J’ai fait des rêves catastrophiques sur l’exposition et la tournée où rien ne marche, où un camion part sans une statue…

Et où les pigeons attaquent les statues?

Les pigeons sont les bienvenus! J’espère que les pigeons vont chier sur mes sculptures.

Et les grands chats?

Ce n’est pas de me retrouver au milieu de grands chats qui me fait peur… Je ne suis pas obsédé par les chats. Honnêtement. (Rires). Je refuse que cette phrase soit le titre de ton article! Je ne suis pas obsédé par les chats. Je préfère les gens. Cette photo de moi avec ces grands chats m’évoque un souvenir d’enfance. On était allé voir avec l’école une pièce de théâtre où les personnages faisaient un cauchemar. C’était un jeune homme et une jeune fille qui se retrouvaient aux mains d’un méchant. Il les condamnait à manger de la confiture de pomme de terre. Dans leur cauchemar, il y avait des pots de confiture de pomme de terre trois fois plus hauts qu’eux! Puisque je suis né dans une famille sans Dieu, l’enfer ne m’a jamais véritablement taraudé. Mais ce fut pour moi une vision de l’enfer: être condamné à manger pour l’éternité de la confiture de pomme de terre!

Le Chat de Geluck
Le Chat de Geluck © Casterman

Comment avez-vous choisi l’ordre des statues sur les Champs-Elysées?

Je ne voulais pas commencer par Atlas qui porte la sphère remplie de déchets plastiques pour ne pas avoir l’air de dire aux gens qu’ils étaient des porcs - même si je le pense. Je commence avec le flûtiste et l’oiseau qui chante sur la branche. De l’autre côté, on termine par le charmeur de jet d’eau. Pourquoi celle-là? Parce qu’il y a une borne électrique qui permet d’alimenter la pompe.

L’exposition commence et se termine donc avec Le Chat qui fait du pipeau? C’est le propre de votre personnage de ne jamais se prendre au sérieux...

Je n’y avais pas pensé. Merci de m’avoir donné cet argument. Le Chat, c’est du pipeau. C’est aussi comme dans cette légende du joueur de flûte de Hamelin qui entraîne les rats loin de la ville. Ça peut être le Chat qui entraîne au loin le coronavirus! On peut tout lui faire dire.

Il y a aussi une statue en hommage à la rédaction assassinée de Charlie Hebdo...

Elle représente tous mes confrères assassinés et emprisonnés, plus exactement. Je l’appelle Le Martyr du Chat en référence au Martyr de Saint Sébastien [célèbre tableau de Andrea Mantegna, NDLR]. Ce sont des crayons qui le transpercent. C’est une sculpture qui représente trois temps. Le premier est Le Chat. Le deuxième, ce sont les crayons. On pense ensuite qu’il n’y aura plus rien après, qu’il n’y aura pas de troisième temps. Et ce troisième temps finit par arriver: c’est maintenant, c’est la suite. C’est se dire qu’il faut continuer, qu’il faut honorer leur mémoire, que la vie doit continuer, qu’elle doit être joyeuse. Et ça, c’est les oiseaux qui viennent se poser sur les crayons et qui j’espère vont se mettre à chanter plutôt que de lui chier sur la gueule.

Infos pratiques

Le Chat déambule, du 26 mars au 9 juin 2021, à Paris, sur les Champs-Elysées. Un catalogue est édité aux éditions Casterman (160 pages, 25 euros).

Le Chat à Matignon, une exposition virtuelle du 26 mars au 5 juin, sur le site de la galerie Huberty-Breyne.

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV