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D'où vient la chanson We Shall Overcome, entonnée à Paris lors du rassemblement pour George Floyd?

Camelia Jordana, Pomme et Sandra Nkake chantent "We Shall Overcome" le 9 juin à Paris

Camelia Jordana, Pomme et Sandra Nkake chantent "We Shall Overcome" le 9 juin à Paris - Christophe Archambault - AFP

Cette chanson popularisée par Pete Seeger dans les années 1960 est fréquemment utilisée lors de manifestations anti-racistes, comme ce fut le cas mardi lors du rassemblement pour George Floyd.

Depuis 1960, We Shall Overcome est l'hymne de la bataille pour les droits civiques. Mardi soir, le morceau repris ces derniers jours dans les manifestations pour George Floyd aux Etats-Unis a été entonné a capella par les chanteuses Camélia Jordana, Sandra Nkaké, Jeanne Added, Raphaële Lannadère et Pomme place de la République à Paris, pour dénoncer les violences policières et rendre hommage à George Floyd. Une chanson symbolique de la lutte contre le racisme, dont les paroles ont évolué au fil des luttes et dont l'histoire commence au début du siècle dernier. 

  • Une genèse mystérieuse

Avant d'être popularisée par le chanteur folk Pete Seeger, We Shall Overcome a connu une histoire mouvementée. La Bibliothèque du Congrès assure que le morceau tire son origine des gospels du début du XXe siècle.

D'autres sources indiquent que la mélodie remonte à un morceau intitulé No More Auction Block for Me, qui date d'avant la guerre civile américaine (de 1861 à 18-65). Les paroles, enfin, auraient été extraites d'un gospel écrit par le révérend Charles Albert Tindley de Philadelphie.

Avant de devenir l'hymne d'une communauté, les paroles originales de We Shall Overcome concernaient le salut d'une seule personne (I'll Overcome Someday).

  • Et Pete Seeger entra dans la danse

C'est en octobre 1945, lors d'une grève de travailleurs du tabac à Charleston (Caroline du Sud) que la chanson, rebaptisée We Will Overcome, approche de sa force moderne. Lors de cette grève, c'est une des organisatrices, Zilphia Horton, directrice musicale de la Highlander Folk School, qui s'approprie la chanson et l'interprète pour clore les réunions syndicales. 

C'est par son intermédiaire que Pete Seeger la découvre en 1946. Frappé par la beauté du texte, il décide de l''imprimer sous le titre de We Will Overcome dans un magazine new yorkais, People’s Songs.

Zilphia Horton apprend le morceau à la même époque à plusieurs musiciens, dont Frank Hamilton et Joe Glazer. Ce dernier en enregistre une version en 1950. Mais la chanson n'est pas encore un hit, bien que Pete Seeger ait amélioré le titre et les paroles en remplaçant notamment "will" par "shall", sous l'impulsion d'une autre professeure de la Highlander Folk School, Septima Clark. La différence peut paraître minime, mais elle a son importance: 

"La phrase 'we will overcome' ('nous allons surmonter') parle de force et de détermination, tandis que 'we shall overcome' ('il nous faut surmonter') évoque la foi dans le futur malgré des obstacles importants", note l'avocat Paul LiCalsi dans le Guardian.

Pete Seeger apporte une autre explication, plus musicale, pour ce changement de verbe: "Je pense que je préfère un son plus ouvert. Il y a l'allitération de 'We Will', mais 'We Shall' permet d'ouvrir la bouche plus grand. Le 'i' de 'will' n'est pas une voyelle facile à chanter", a écrit le chanteur dans ses mémoires Where Have All the Flowers Gone?: A Singer’s Stories, Songs, Seeds, Robberies, paru en 1993.

Le succès arrive en 1960 grâce à Guy Carawan, qui remplace Zilphia Horton. Guy Carawan "a apporté à la chanson un nouveau rythme que je n'avais jamais entendu", s'est souvenu Pete Seeger dans une interview réalisée avant sa mort. C'est Guy Carawan qui a fait du morceau un succès en "envoyant des messages au mouvement des droits civiques dans le Sud, du Texas à la Floride": "C'était le succès de février 1960. Ce n'était pas une chanson, mais la chanson dans le Sud."

Si Pete Seeger est l'auteur du titre We Shall Overcome, et bien que ce soit son unique disque à succès, il n'a jamais voulu récupérer d'argent en s'attribuant le crédit de la chanson. Seeger partageait en effet le copyright de la chanson avec Zilphia Horton, Guy Carawan et Frank Hamilton. 

  • Les reprises

Après le succès de la version de Pete Seeger, de nombreux artistes ont repris le morceau pour marquer leur soutien au mouvement des droits civiques. 

Joan Baez a souvent interprété We Shall Overcome, qui deviendra à la fin des années 1960 l'hymne également du festival de Woodstock. Tout le monde se souvient également de la manifestation d'août 1963 au Lincoln Memorial de Washington où la chanteuse de 22 ans entonne avec une foule de 300.000 personnes We Shall Overcome

Par un hasard amusant de l'Histoire, Pete Seeger avait déjà chanté la chanson en présence de Martin Luther King en 1957 lors d'un meeting en Alabama. Selon Seeger, le révérend aurait apprécié la chanson: "We Shall Overcome, cette chanson vous reste en tête, n'est-ce pas?" Martin Luther King citera les paroles de la chanson le 31 mars 1968 lors de son dernier sermon à Memphis avant son assassinat. Le morceau sera aussi chanté par plus de 50.000 personnes lors de ses funérailles.

La chanson imprègne si bien l'imaginaire collectif des années 1960 que même le Président Lyndon Johnson, lui-même un Sudiste, cite la chanson dans un discours au Congrès le 15 mars 1965. 

On ne compte plus les reprises de la chanson, de Bruce Springsteen à Peter, Paul and Mary en passant par Roger Waters des Pink Floyd. Elle sert désormais à dénoncer le racisme, mais aussi toute forme de fascisme et d'autoritarisme, à travers le monde.

Jérôme Lachasse