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Illegy: "On peut être rappeur sans casier judiciaire"

Prof de lettres, Illagy s'est lancé dans le rap il y a trois ans

Prof de lettres, Illagy s'est lancé dans le rap il y a trois ans - Audran Sarzier

ENTRETIEN - Agrégé de lettres, Illegy est un rappeur original, qui soigne ses mélodies. Son deuxième album, Pietà, sort le 29 mars.

Blanc, normalien, prof de lettres, Illegy refuse d'être enfermé dans "une case". Il s'est lancé dans le rap il y a trois ans, et revendique comme influences Léonard Cohen, le jazz, ou la musique classique.

Quel est votre parcours?

Je viens de Metz, d’une famille de musiciens. J'ai d'abord étudié la musique puis j'ai pratiqué sur le tas. J’ai une agrégation de lettres classiques, je suis diplômé de l’Ecole normale supérieure, puis j'ai fait un Master d'affaires publiques à Sciences Po Paris et un Master d’économie à l'université Bocconi de Milan, avant de devenir professeur de lettres classiques en région parisienne.

D’où vient votre goût pour le rap?

J’en écoute beaucoup depuis que je suis adolescent, notamment grâce à mon grand frère qui appréciait le rap. Le rap offre énormément de possibilités d’expression! Ce que j’aime, c’est notamment le flow, c’est-à-dire la manière de dire le texte, qui me rappelle jusqu’à la prosodie des textes antiques!

"Le modèle socio-culturel occidental impose des cases"

Où en êtes-vous de votre carrière?

J’écris des textes de rap depuis longtemps, mais je me suis lancé il y a seulement trois ans, en me produisant moi-même. J’ai sorti début 2016 mon premier album, Who the fuck are you? Le second, Pietà, sort le 29 mars. Son premier single, Cash money, est sorti fin janvier. J’ai déjà fait une quinzaine de concerts l’an dernier à la Boule noire, au Tigre club, au Batofar, et à l’étranger aussi.

Est-il facile d’être blanc, normalien et rappeur?

Ce n’est pas inconciliable du tout! Il est parfaitement possible de faire du rap sans avoir de casier judiciaire. C’est juste une question de volonté! J’ai franchi le pas, et je m’en sens très bien. Le modèle socio-culturel occidental impose des cases, des ghetto, qui sont trop réducteurs! L’élite se devrait d’écouter du classique, et pas du rap? Mais celui qui a une cravate n’est pas forcément un gentil garçon. Et celui qui a une casquette à l’envers n’est pas forcément un bad boy.
Au début des années 80 dans le rap, il n’y avait pas ces cases qui me dérangent. Les rappeurs noirs du Bronx échangeaient avec la scène punk et new wave de Manhattan. Par exemple, les Cold Crunch Brothers avaient écrit une chanson, Punk rock rap, qui mélangeait les trois styles. Ou le punk McLaren sortait un album avec des influences rap. Ou encore Zulu Nation, qui mélangeait le rap avec graffeurs noirs et blancs. J’essaie de retrouver cet esprit d’harmonie, de non violence, de sortir des insultes mutuelles…

"Aujourd'hui, les textes vont très souvent vers la facilité"

Vos chansons sont très mélodieuses, surtout pour du rap…

J'ai la volonté délibérée de travailler sur les mélodies, de les soigner, de les insérer au milieu du flow. Ma priorité est la qualité de la musique!

Quelles sont vos influences musicales?

La musique classique, le jazz, Leonard Cohen, et bien sûr le hip hop: Tupac, G-Eazy, Drake, J Cole, Jay Z, Russ, et surtout Macklemore, qui aborde des questions parfois difficiles comme l’homosexualité, ou les tensions communautaires aux Etats Unis. Et aussi le Rébétiko, un courant musical grec dont l’essentiel remonte à la fin du XIXe siècle, et qui aborde des thèmes qu’on retrouve dans le hip hop, traités de manière semblable: le sexe, l’argent, la drogue, les malheurs amoureux…

Que pensez vous du rap français?

J’aimais beaucoup le rap des années 90: IAM, MC Solaar… C’était du rap conscient, qui essayait d’enrichir le vocabulaire et d’aborder des problématiques. Hélas, aujourd’hui, les paroles d’un certain rap se limitent la plupart du temps à un lexique et à des thèmes déjà connus des jeunes, sans souci de nouveauté. Les textes vont très souvent vers la facilité, n’essaient plus vraiment de réfléchir, parlent toujours des mêmes sujets et plus de problèmes de fond… Mais le rap doit aussi rester une musique qui fait plaisir, et il ne faut pas toujours se focaliser sur les questions de société. Les deux sont conciliables en fait…

J. H.