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Chilla: le nouveau diamant du rap féminin

La rappeuse Chilla.

La rappeuse Chilla. - Ojoz

La jeune rappeuse de 23 ans, auteure de Balance ton porc, est bien plus qu'une féministe. Portrait.

Elle aurait pu rêver Nouvelle Star ou The Voice. Elle aurait aussi pu devenir violoniste. Mais Chilla s'est lancée dans le rap. La jeune femme de 23 ans a sorti un premier EP de 10 titres le 10 novembre. Et son titre Balance ton porc, sorti le 25 novembre à l'occasion de la journée contre les violences faites aux femmes s'est taillé un joli succès sur le web et dans les médias.

La plaçant illico dans plusieurs cases, "rappeuse", "militante", "féministe". Le féminisme, surtout, lui colle à la peau, au fil des interviews. Mais elle est bien plus que cela, Chilla. Une fille bien dans ses baskets, maquillage yeux de biches à l'eye-liner, longue chevelure brune et visage fin, décidée et bosseuse.

Anti-midinette

Une anti-midinette qui fait rimer "luxe" avec "suce". Ecrit des morceaux intitulés Sale chienne ou Si j'étais un homme (5 millions de vues sur YouTube). Malgré une voix qui aurait sans doute "mis les poils" à André Manoukian (longtemps juré de Nouvelle Star et grand fan des voix féminines un peu cassées), Chilla a préféré les punchlines plus percutantes du rap. "Je me suis approprié le rap, parce que je n'en pouvais plus de chanter l'histoire des autres", raconte la jeune femme qui a commencé à l'adolescence à poster sur YouTube ses reprises de Asaf Avidan, Selah Sue, Amy Winehouse. Passion écorchés vifs.

Son premier "coup de rébellion" a été de choisir le violon. Elle avait six ans. Elle pratique l'instrument intensivement pendant 12 ans, suit une classe à horaires aménagés avec le Conservatoire à Annecy. Jusqu'au bac littéraire, option musique, "décroché tant bien que mal" au terme d'un cursus "enrichissant mais écoeurant", car "très théorique". Chilla, "frustrée dans (sa) créativité" sature et laisse tomber le violon.

Chilla, dont le vrai nom est Maréva Rana, a grandi dans le pays de Gex, près de la frontière suisse. Elle est issue d'une famille franco-malgache ultra mélomane. Entre un père éducateur et pianiste, aujourd'hui disparu, qui "jouait beaucoup de jazz", et une mère qui a fait "un peu de guitare", Chilla a écouté de nombreux styles musicaux très tôt. Elle découvre le rap avec Kery James, Diams, Youssoupha, Sinik, Notorious Big, Born Thugs.

Rap engagé

Encore tâtonnante dans le rap, elle participe en 2015 au télécrochet Talent street, sur France Ô, parce qu'"il y avait des sous à la clé et JoeyStarr dans le jury". Mais se réjouit que l'émission n'ait pas été plus regardée. "Ca m'a fait prendre conscience que je pouvais trouver mon univers seule, sans passer par un télé-crochet qui allait m'imposer de faire des reprises de variété, de titres qui ne me correspondaient pas du tout".

Puis, tout s'enchaîne très vite. "Je balançais des vidéos par-ci par-là. Des organisateurs de soirées lui demandent alors d'assurer des premières parties d'autres rapeurs. "Parfois avec un cachet, parfois pas". En 2015, elle se retrouve ainsi en première partie de Bigflo & Oli à Annecy.

Trois mois plus tard, le duo toulousain l'invite le temps d'un free style dans son Planète Rap, l'émission de Skyrock. C'est là que Tefa, producteur de Diam's, Kery James ou Vald la repère. Il la prend sous son aile. "Je suis allée en studio tous les jours, pendant des mois, je travaillais, je travaillais".

Humaniste plus que féministe

Elle se réclame humaniste plus que féministe, dans un domaine où règne la misogynie. Du moins dans les paroles de beaucoup de ses confrères masculins. Mais estime que "le rap n'est pas plus machiste que d'autres milieux". Faute de rappeuses françaises, Chilla a pioché ses modèles notamment aux Etats-Unis, pays où "une Nicky Minaj peut réussir".

Chilla rayonne, aux antipodes du mal-être de ceux qu'elle a interprétés à ses débuts, et sait ce qu'elle veut. Son discours sur le féminisme, le monde du rap, construit et élaboré, elle l'a étoffé au fil des promo, notoriété toute neuve oblige. Si son titre Balance ton porc, surfe sur la vague post-affaire Weinstein, elle l'a surtout écrit pour "agir concrètement au-delà de la musique" et "mettre en valeur des femmes qui se battent tous les jours", celle de l'association Fit, une femme un toit. "On parle beaucoup de Hollywood, mais il y a tant de femmes qui n'ont pas les moyens de s'exprimer, qui ne peuvent pas s'émanciper".

Pétrie de doute et d'assurance, de candeur et de pessimisme, elle est habitée par la peur d'être maladroite dans ses textes, de dire des bêtises en promo, d'en dévoiler trop sur sa vie privée. Très active sur les réseaux sociaux, elle est bien consciente que pour les musiques urbaines, tout se passe désormais sur YouTube et les sites de streaming.

Comme tous les jeunes rappeurs, elle sait ne pas "pouvoir compter sur les grands médias" pour assurer sa promotion. Maîtrise plutôt bien les codes la communication avec les fans sur les réseaux sociaux. Et apprend au fil des réactions, parfois violentes à se blinder contre les critiques. "Il y a une espèce de vague de commentaire haineux, presque du cyber harcèlement".

Elle veut faire un rap "engagé, revendicateur mais aussi inspiré du quotidien, des voyages, des aspirations". Mais aussi "transmettre des messages sans oppresser son public". Assez seule dans un monde de rappeurs masculins, elle s'y sent comme un poisson dans l'eau, et réussit à trouver le juste milieu entre ce qu'elle décrit comme "les deux carcans de la rappeuse", virile et vulgaire ou hyper sexualisée. Elle se décrit ainsi comme "féminine sans tomber dans la sexualisation". Et donne une parfaite définition du féminisme: "avoir le choix de devenir qui on a envie d'être".

Magali Rangin