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Rencontre avec Benjamin Lavernhe, l'hurluberlu de la comédie française

Benjamin Lavernhe

Benjamin Lavernhe - UGC - France 2

Rencontre avec le comédien, qui enchaîne les apparitions remarquées au cinéma et les classiques à la Comédie-Française.

De Mon Inconnue à Mouche en passant par Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, son nouveau film en salles le 22 janvier, Benjamin Lavernhe (de la Comédie-Française) s’est fait un nom en interprétant au cinéma et à la télévision une poignée de personnages décalés et névrosés. 

Comme beaucoup d’acteurs qui n’ont pas un physique de jeune premier mais "un côté bonne famille", il recherche ces rôles d'hurluberlus, ou de "zèbres" comme il appelle ces personnages qui sont "un peu des extraterrestres". 

"Je suis ravi quand il y a du décalage, quand le personnage est farfelu, un peu en marge, un peu extrême", livre-t-il. Des personnages "attachants" et "amusants à jouer", loin du naturalisme cher au cinéma français. 

Dans Je voudrais..., adaptation du roman d’Anna Gavalda, il joue un hypocondriaque angoissé par les odeurs qui émanent de son sexe. "Il prend en charge la comédie, il va un peu mieux que les autres personnages. C’est en ça qu’il est décalé. Il est plus lumineux", commente le comédien. Touché par un drame intime, ce personnage drôle et pudique se révèle lors d’une scène de danse sur Dreams Never End de New Order. 

L’acteur, qui alterne films et pièces du répertoire de la Comédie-Française (dont il est sociétaire depuis 2018), rêve de jouer dans une comédie musicale et prend beaucoup de plaisir à utiliser son corps dégingandé. "Mon travail au théâtre, où il faut avoir conscience de son corps et savoir s’en servir, me nourrit beaucoup au cinéma", commente-t-il. "J’ai envie de bouger, de vivre autrement que par le regard. Et je n’ai pas trop le choix, comme je suis assez grand."

Du Sens de la fête au Bourgeois gentilhomme

Né à Poitiers en 1984, Benjamin Lavernhe a appris à contrôler son corps au fil de sa carrière. "Au Conservatoire, on a des cours de danse. À la Comédie-Française, l’enchaînement des projets oblige l’acteur à avoir conscience de son corps, à s’adapter." 

Cette capacité d’adaptation lui est indispensable pour naviguer dans son emploi du temps passablement chargé: après Je voudrais..., il sera à l’affiche de trois films - Cévennes de Caroline Vignal, Délicieux d’Eric Besnard et Le Discours de Laurent Tirard, d’après Fabcaro. Tout en préparant une troisième saison d’Un entretien sur Canal +, il endossera bientôt le rôle de Dorante dans Le Bourgeois gentilhomme

Il choisit ses rôles avec attention, animé par le désir de ne pas se laisser enfermer dans en emploi. Il expérimente: "J’aime bien quand il y a un truc à trouver physiquement. Ça passe par le costume, des accessoires, une coiffure, une manière de se tenir, de parler." Ses deux rôles les plus célèbres sont opposés. Dans Le Sens de la fête (2017), il a fait mourir de rire 3 millions de spectateurs avec son personnage de marié horripilé et horripilant. 

Dans Mon Inconnue (2018), sa comédie naît des silences de son comparse François Civil, ébahi par sa folie lors d’une scène mémorable où Benjamin Lavernhe se fait passer pour un agent littéraire. "Son écoute est essentielle. La comédie se loge dans les silences et dans l’écoute. C’est parce qu’on le voit m’écouter que je suis drôle aussi. S’il n’était pas là, les gens rigoleraient sans doute moins."

Son plus grand défi

Benjamin Lavernhe a affronté l’année dernière son plus grand défi: incarner le rôle principal du Discours, une adaptation du roman de Fabcaro, le maître de l’humour absurde et pince sans rire. "C’est très fidèle à la poésie et à l’humour de Fabcaro, mais il a fallu rendre les choses un peu plus réalistes, naturelles", prévient-il.

Pour transposer à l’écran les pensées du narrateur, angoissé par sa rupture amoureuse et le discours qu’il doit écrire, le réalisateur Laurent Tirard a changé la structure du récit en ajoutant des flashbacks et a opté pour des adresses à la caméra, isolant ainsi Benjamin Laverhne du reste du casting (Julia Piaton, Sara Giraudeau, Kyan Khojandi, François Morel et Guilaine Londez): "Ça a été passionnant, parfois un peu troublant et pas facile. J’étais isolé, avec la caméra comme seule partenaire. J’ai le trac de découvrir ce que ça va donner." 

Sa préférence va aux films de troupe comme Je voudrais... ou Le Sens de la fête, mais il se dit intéressé par "l’expérience du seul en scène". Il en redoute toutefois la solitude. Acteur désormais installé, il continue de tourner des essais, mais "moins qu’avant": "Je trouve ça normal", précise-t-il.

"Fais gaffe, tu as la bouche ouverte"

Homme de théâtre, il trouve le cinéma "cruel". Il voit dans cet art qui fige éternellement les choses "un fardeau": "Une fois que c’est terminé, on ne peut plus rien faire, c’est pour ça que c’est terrible." Il rêverait de s’infiltrer dans la salle de montage: "J’aurais mille trucs à dire sur la musique, le montage, la vitesse... J’aurais tellement envie de mettre mon grain de sel, mais ce n’est plus mon rôle. Au montage, on découvre ce que le réalisateur a fait de nous. Ça ne nous appartient plus du tout. C’est très frustrant de se sentir dépossédé." 

Il n’apprécie pas plus les captations de pièce, hormis celle des Fourberies de Scapin, qui a été supervisée par le metteur en scène. Mais le doute persiste: "Le théâtre est uniquement adressé au public présent ce soir-là. Là, c’est diffusé au cinéma, dans les collèges… Et si je n’ai pas envie que les gens voient ça? Et si j’ai envie de corriger des choses?" 

Il n’a pourtant pas peur de regarder ses films. Il observe chaque mimique, chaque rictus, les décrypte: "C’est toujours dur de se voir, notamment dans les scènes d’émotion. Je vois à qui je ressemble: mon père, mon frère. Je vois mes narines qui se gonflent. J’apprends beaucoup de tout ce qui m’échappe. Au théâtre, mes partenaires me disaient: 'fais gaffe, tu as la bouche ouverte'." Sans doute la joie hébétée de se retrouver au centre d’une institution qui lui apporte tant.

Jérôme Lachasse