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La cinémathèque s'infiltre dans la vie intime de Martin Scorsese

Vue de l'exposition Martin Scorsese, à la Cinémathèque française, dans le XIIIe à Paris.

Vue de l'exposition Martin Scorsese, à la Cinémathèque française, dans le XIIIe à Paris. - Patrick Kovarik -AFP

La Cinémathèque française consacre jusqu'au 14 février une exposition à Martin Scorsese. L'occasion d'entrer dans l'intimité du réalisateur, qui a prêté de nombreuses archives. Le cinéaste américain déballe tout. Ou presque.

"Je me demandais où ils étaient passés!", s'est exclamé Martin Scorsese, découvrant ses souvenirs accrochés aux murs de la Cinémathèque française à Paris. En ce lundi d'octobre, le plus new-yorkais des cinéastes a fait le voyage pour découvrir l'exposition qui lui est consacrée.

Plus de cinquante ans d'archives, storyboards, clichés de tournage, costumes, accessoires, partitions, photos de famille, que Scorsese a prêtés de bonne grâce pour alimenter l'exposition. Un parcours riche et intime, à la scénographie particulièrement réussie, mêlant, comme les films de Scorsese, cinéphilie, New York, famille. C'est pour le visiteur, une expérience immersive et émouvante, parfois violente et sanglante. Visite subjective à travers cinq objets.

Le storyboard de Raging Bull

Storyboard de Martin Scorsese, Raging Bull, 1980.
Storyboard de Martin Scorsese, Raging Bull, 1980. © Martin Scorsese Collection, New York.

L'expo, créée à la Deutsche Kinemathek de Berlin, devait, à l'origine, évoquer seulement les storyboards et leur lien avec l'art contemporain. Leur place est prépondérante, dans l'oeuvre et dans la vie de Martin Scorsese. Des premiers dessins du petit garçon asthmatique, cloîtré dans sa chambre un peu sombre de Little Italy et qui se rêvait réalisateur de superproductions, aux storyboards plus schématiques des derniers films.

"Enfant, je ne pouvais pas faire de sport comme les autres, alors je dessinais dans ma chambre", se souvient le cinéaste. Les nombreux storyboards présentés à la Cinémathèque, dont celui de Raging Bull, en 1979, en disent long sur le travail de Scorsese. Pour le commissaire de l'exposition Matthieu Orléan, interrogé par BFMTV, "tous les films qu'on imaginait improvisés, spontanés, dans New York avec De Niro étaient en fait extrêmement calibrés en amont par ses dessins. Scorsese avait une idée très précise de comment il allait filmer les gros plans et les plans larges".

"J'avais envie d'être artiste quand j'étais plus jeune. J'aime la couleur, mais ce que je préfère c'est un crayon, qu'on appelle un crayon 'ébène', à la mine assez grasse. Et c'est la sensation de la mine sur le papier, qui me donne le sentiment de l'axe ou du mouvement de caméra. C'est pourquoi j'ai besoin d'avoir sous les yeux le dessin original et non une photocopie".

"Mais depuis une quinzaine d'années, mes dessins sont de plus en plus petits et sont devenus des notes et des indications", explique Scorsese. A tel point que sur le tournage des Nerfs à vif, il a fallu embaucher des dessinateurs professionnels de storyboards pour "traduire" les croquis au reste de l'équipe.

La table de ses parents

L'expo Scorsese à la cinémathèque. A l'arrière-plan, la table des parents du cinéaste.
L'expo Scorsese à la cinémathèque. A l'arrière-plan, la table des parents du cinéaste. © Patrick Kovarik - AFP

"Je n'aurais jamais pensé que vous exposeriez la table de la salle à manger de ma mère, jamais!". Pourtant, elle est là, dans un coin, adossée à un mur couvert de photos de familles.

"C'est une table qu'ils ont achetée en 1971", raconte le cinéaste, évoquant avec humour le goût de ses parents pour les objets un peu "chargés". C'est autour de cette table que tout le monde dînait. "De De Niro et Francis Ford Coppola à Cassavetes, Peter Falk... Lorsqu'ils ont déménagé dans un immeuble avec ascenseur, les premiers à être venus dîner sont Sergio Leone et Elio Petri (un cinéaste italien, ndlr). Il s'est passé beaucoup de choses autour de cette table et c'est très émouvant de la revoir".

La présence de cette table montre également à quel point tout est lié dans la vie de Scorsese, la famille, son quartier, New York, le cinéma. Le cinéaste a même fait jouer sa mère dans plusieurs de ses films, comme Les Affranchis ou Casino.

La photo des Affranchis

Ray Liotta, Robert DeNiro, Paul Sorvino, Martin Scorsese et Joe Pesci, "Les Affranchis" ("Goodfellas"), 1990.
Ray Liotta, Robert DeNiro, Paul Sorvino, Martin Scorsese et Joe Pesci, "Les Affranchis" ("Goodfellas"), 1990. © Martin Scorsese Collection, New York.

Ce qui confère à l'exposition son caractère intime, outre une agréable pénombre d'où surgissent des images - photos et vidéos - c'est la présence de ces visages qui peuplent les films de Scorsese. Toujours les mêmes. Une bande d'amis, presque des membres la famille, Robert De Niro, Harvey Keitel, Joe Pesci d'abord, que l'on voit traverser les époques- pattes d'eph' et cheveux longs, au côté d'un Scorsese barbu- et puis vieillir. 

Cette photo résume à elle seule l'esprit de bande et la relation que le cinéaste a tissée avec quelques acteurs. Car si depuis Aviator, les traits juvéniles de Leonardo DiCaprio, son nouvel alter ego, ont remplacé ceux de Robert De Niro, les bases de la relation sont les mêmes: une confiance réciproque devenue de l'amitié. "Une relation souvent mise à l'épreuve, avec des hauts et des bas", comme il décrit sa collaboration avec Robert De Niro, héros de tant de ses films.

"Il m'a fallu de nombreuses années pour retrouver une telle relation. C'est après Aviator que j'ai retrouvé cela: quelqu'un avec qui j'aime travailler, un ami. Même si Leo a trente ans de moins. J'aime être avec lui, comme j'aimais être avec Bob. Nous nous sommes apporté beaucoup".

La partition de Taxi Driver

Partitions originales de Taxi Driver, signées Bernard Herrmann.
Partitions originales de Taxi Driver, signées Bernard Herrmann. © Martin Scorsese Collection, New York.

La musique est primordiale dans la vie et dans le travail de Scorsese. "J'étais toujours enfermé à la maison, se souvient-il. Nous avions un vieux phonographe et nous écoutions les disques de mon père. La première musique dont je me souviens et qui ait provoqué des images en moi est celle de Django Reinhardt. La musique a toujours précédé l'image pour moi. Il n'y avait pas de livres chez mes parents, mais beaucoup d'histoires, de disputes, de musique". Le cinéaste explique encore avoir toujours associé "certaines choses à certaines chansons, certains morceaux, dans [sa] vie".

Taxi Driver marque un tournant, pour Scorsese, qui n'avait utilisé jusqu'ici dans ses films que des morceaux existants. Il a fait, cette fois-ci appel au compositeur Bernard Herrmann, le musicien attitré de Hitchcock.

Le réalisateur le plus rock'n'roll du cinéma américain a également tourné plusieurs documentaires musicaux, sur les Rolling Stones (Shine a light) ou Bob Dylan (No direction home). 

Scorsese est par ailleurs en plein mixage de Vinyl, une série pour HBO. C'est un projet que Mick Jagger lui avait proposé en 1996 ou 1997: faire un film sur le business de la musique. Ce qui devait être un long-métrage est devenu une série, dont Scorsese a réalisé le pilote. Un pilote qui dure... 1h55.

Le carnet de films

Carnet de films, 1994
Carnet de films, 1994 © Martin Scorsese collection, New York.

Dans ce carnet, le cinéaste cinéphile, consigne le titre des grands classiques qu'il voit dans son cinéma privé. "Le masque de fer, A. Dwan, DVD", note-t-il ainsi, le mardi 17 mai 1994, après avoir regardé le film de 1929. Il a également une admiration sans borne pour Hitchcock, à qui il fait souvent référence. 

Martin Scorsese "arrive à faire des films contemporains tout en étant dans une tradition du cinéma ancienne", résume Matthieu Orléan, interrogé par l'AFP. Le cinéaste, qui se range du côté de "l'ancien monde", regrette "le clivage très clair entre les grosses productions, films d'action, de super-héros et les films indépendants à petit budget, qui sont marginalisés, même quand ils gagnent les Oscars. Le problème, c'est que les jeunes pensent que c'est ça, le cinéma. Des films très bien faits, très beaux. Mais que racontent-ils?". 

https://twitter.com/Radegonde Magali Rangin Chef de service culture et people BFMTV