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Bernard Murat de retour dans La Vraie Vie: "On vit dans le mensonge!"

Bernard Murat, Léa Drucker et Guillaume de Tonquédec dans "La vraie vie" au Théâtre Edouard, à partir du 12 septembre

Bernard Murat, Léa Drucker et Guillaume de Tonquédec dans "La vraie vie" au Théâtre Edouard, à partir du 12 septembre - Emmanuel Murat

ENTRETIEN – Bernard Murat met en scène et joue la nouvelle pièce de la rentrée au Théâtre Edouard VII à Paris, La vraie vie, une comédie drôle et émouvante dans laquelle il donne notamment la réplique à Guillaume de Tonquédec et Léa Drucker. Rencontre avec un monument du théâtre.

Directeur du Théâtre Edouard VII à Paris depuis 2001, Bernard Murat est une figure incontournable du théâtre. Metteur en scène à succès, celui qui fut notamment la voix française d’Al Pacino ou Woody Allen au cinéma remonte sur les planches pour les besoins de la pièce La vraie vie, qui démarre ce 12 septembre, et dont il signe également la mise en scène.

En près de 60 ans de carrière (30 ans de mise en scène), Bernard Murat a dirigé les plus grands comédiens, d’Alain Delon à Sophie Marceau en passant Jean Dujardin, Pierre Arditi, François Berléand ou Johnny Hallyday. A l'occasion de cette nouvelle rentrée théâtrale, l’homme à qui personne (ou presque) ne dit non a accepté de se confier. L'occasion d’évoquer sa nouvelle pièce, son envie de "retourner au feu" comme acteur, sa carrière et de livrer son point de vue sur la politique française, lui qui compte parmi ses amis François Hollande et Emmanuel Macron.

Quelles raisons vous ont donné envie de mettre en scène, mais également de jouer dans La vraie vie ?

La pièce et le rôle! C'est à la fois loufoque, mais aussi profond. On assiste à un dîner où des gens ne devaient pas se rencontrer, mais ils ont des liens historiques tout à fait sensibles qui touchent à des choses essentielles de l’existence. Mais c'est traité comme un vaudeville! Le personnage principal, joué par Guillaume de Tonquédec, a un rendez-vous "amoureux" avec son professeur de philo qu’il a retrouvé 27 ans après. Sa femme, qui ne devait pas être là, revient, alors qu’elle était partie pour un congrès. Et elle ne comprend absolument pas l'attitude de son mari pris en flagrant-délit de mensonge. Le dîner va être totalement improbable. A partir de là, tout va aller mal… Ca faisait longtemps que je n’avais pas lu une pièce aussi attachante, avec des choses drôles et d’autres qui vous tirent les larmes. Cette pièce sort du lot.

Arrivez-vous à garder l’œil du metteur en scène quand vous jouez également sur scène?

Il ne faut pas! J’ai une assistante avec qui je travaille depuis longtemps et qui est un troisième œil merveilleux pour moi. Sans cette équipe, je n’aurais pas pu le faire. C'est vrai qu'au début, j'ai eu du mal à ne pas convoquer le metteur en scène en même temps que l’acteur. Instinctivement, il arrivait parfois que je regarde jouer les autres comédiens. Mais ça y est, c’est loin derrière moi! Je m’amuse beaucoup et c'est passionnant.

Bernard Murat, Léa Drucker, Guillaume de Tonquédec, Anne Benoît et Alka Balbir dans "La vraie vie" au Théâtre Edouard, à partir du 12 septembre
Bernard Murat, Léa Drucker, Guillaume de Tonquédec, Anne Benoît et Alka Balbir dans "La vraie vie" au Théâtre Edouard, à partir du 12 septembre © Emmanuel Murat

Comment choisissez-vous les pièces que vous montez à Edouard VII?

Je suis amoureux de beaucoup de textes que je ne monterai pas, car si dans le théâtre public, vous pouvez vous amuser à prendre des risques, on ne peut pas le faire dans le théâtre privé. Depuis 17 ans que je suis à Edouard VII, le public a toujours répondu présent, prouvant que je ne m’étais pas trompé. Mais selon les fluctuations de spleen national, depuis quatre ou cinq ans - entre la crise financière ou les attentats - il y a certains textes que j’hésite à monter car le risque est trop grand. Sur le plan commercial, on prend un risque toujours de plus en plus gros. Ca devient dur maintenant. La pièce ne vous garantit pas un succès, même s’il y a des gens connus.

"Catherine Deneuve a tort d'avoir peur du théâtre"

Vous avez créé une famille d’artistes autour de vous avec des comédiens comme Pierre Arditi, François Berléand ou Guillaume de Tonquédec. C'est un aspect important pour un metteur en scène dans ce métier ?

Je suis quelqu'un très fidèle. Je me suis rarement fâché avec un ami et je garde les relations avec les gens et dans le travail. J’ai comme une troupe dans la tête. J’ai une liste de gens que je peux appeler n’importe quand et qui - s’ils sont libres - vont me dire oui en confiance, même sans lire la pièce parfois. C’est un luxe merveilleux! Ca permet aussi de sélectionner les acteurs, d’être rigoureux.

Pourquoi vous définissez-vous souvent comme un artisan du mensonge ?

Car le théâtre, c’est un mensonge. Tout est faux. C’est un art éphémère, difficile, ce n’est pas faire, mais refaire. Le mensonge est une entité absolument salvatrice pour l’homme. Mentir, c’est le propre des artistes et moi, j’applaudis au mensonge. Sans le mensonge, les hommes deviendraient fous.

La liste des stars que vous avez dirigées est assez vertigineuse. Comment fait-on, par exemple, pour convaincre Johnny Hallyday ou Jean Dujardin de monter pour la première fois sur les planches avec vous ?

Quand vous avez un certain âge et prouver deux-trois petites choses dans le métier, les gens vous font confiance et ont envie de travailler avec vous. J’ai plutôt des bons rapports avec tout le monde. Le problème après, ce sont les projets, les plannings… Quand on arrive à trouver la pièce qui plaît à un acteur, on a fait le plus gros du travail. Après vous complétez le reste de la distribution et vous savez que ça se fera, même si c’est dans deux ans. Moi, je vois les choses de quinze jours - si ça va mal et qu’une pièce ne marche pas - jusqu’à dans les trois ans. Là, j’ai une programmation pour les trois années à venir.

Bernard Murat a mis en scène Jean Dujardin et Alexandra Lamy dans la pièce "Deux sur la balançoire" en 2006
Bernard Murat a mis en scène Jean Dujardin et Alexandra Lamy dans la pièce "Deux sur la balançoire" en 2006 © Stéphane de Sakutin - AFP

Y a-t-il un acteur ou une actrice que vous rêvez de mettre en scène et qui vous échappe encore ?

Gérard Depardieu! C'est un vieux copain, mais je n’ai pas encore réussi à l’avoir et maintenant, je ne suis pas sûr qu’il accepterait de jouer tous les soirs pendant cinq mois. Et il y a des gens qui n’ont jamais fait de théâtre et ne veulent pas en faire parce qu’ils ont trop peur. Je pense à cette très chère et merveilleuse Catherine Deneuve. Je rêve de la mettre en scène, mais je n’ose même plus lui en parler. Rien que d’évoquer le sujet lui fait peur. Mais elle a tort, car tout ça, ça se dompte. On n’arrive pas sur le plateau sans avoir passé au moins quatre mois de travail avant.

Comprenez-vous sa réticence ?

Bien sûr. J’ai bien connu Catherine Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac, quand elles étaient au conservatoire après moi. La vie cinématographie les a happées tout de suite. Catherine avait 19 ans et elle n’a fait que ça.

"La nouvelle génération a moins le respect du succès"

Quel seraient votre meilleur et votre pire souvenir de théâtre un soir de première ?

Je touche du bois, je n'ai pas eu de "pire moment". Il y a eu deux pièces qui ont moins marché. En 17 ans, ce n’est pas trop grave, même si j’en ai eu de la tristesse et un peu d’incompréhension. Ca m’a touché dans ma sensibilité sociologique par rapport au goût du public. Je trouvais bizarre que les gens ne viennent pas voir une pièce que j’aime. Après, c’est enseveli par les succès, mais ça fait de la peine. A l'inverse, me demander si je suis heureux après un triomphe n’a pas de sens pour moi. Quand on fait un métier comme ça, on est simplement heureux de le faire. Après une première, quand je vois que la pièce rencontre son public, je suis juste "soulagé"!

Considérez-vous Le prénom comme votre plus grand succès au théâtre ces dernières années?

C’était un énorme succès… Mais on aurait pu jouer la pièce trois ans!

Pourquoi s’est-elle arrêtée après une saison?

Pour des questions regrettables de respect du succès. Je pense que la nouvelle génération d’acteurs respecte un peu moins ça, c’est d’abord son confort. Mais bon… Je me souviens avoir joué deux ans la pièce La cage aux folles avec Jean Poiret et Michel Serrault. J’avais 24 ans et j’étais bien content, car je rentrais d’Algérie, j’avais un enfant... C’était ce qui se passait à l’époque. Aujourd’hui, ça n’existe plus, c’est très difficile de jouer une pièce deux années de suite sans que les acteurs ne vous disent: "Ah non, je ne peux pas!". Ca a beaucoup changé la donne.

Quelle est selon vous la solution pour remplir davantage les théâtres ?

C’est l’éducation, l’école. Mes petits-enfants font du théâtre à l’école, ils adorent ça. Ca n’existait pas à mon époque. Aujourd’hui, les gens arrivent dans les bureaux de poste par exemple, ils ne savent pas comment parler, alors ils se parlent mal car on ne leur a pas appris à un moment donné à être quelqu’un d’autre, à bien s’exprimer. Et le théâtre vous apprend ça, il donne confiance en soi. Car oui, on doit mentir! Si vous allez chez le boucher, vous n’allez pas être en larmes dès que ça ne va pas. Donc il faut bien que vous jouiez quelque chose, c’est le début du jeu. Vous entrez avec le sourire. Tout ça, c’est faux bien sûr, vous n’avez pas envie, mais vous le faites. 80% de votre temps dans la journée, c’est ça. Après, si dans votre vie privée, ça se passe bien, le jeu s’arrête un peu, on peut se parler librement et si ça va mal, vous allez encore plus mentir… (rires) On vit avec le mensonge!

"C'est une chance incroyable d'avoir Emmanuel Macron"

Vous aviez signé en novembre 2016 la pétition "Stop au Hollande bashing". Pourquoi l’aviez-vous fait ?

C’est toujours délicat de répondre, car je suis très ami avec François Hollande depuis 40 ans. Ce "Hollande Bashing" m’a énervé, car c’était systématique, même si le président se défendait mal et qu’il a toujours eu des rapports bizarres avec la presse. Mais de bonnes choses ont été réalisées par François Hollande, on verra malheureusement les résultats tardivement, comme Schröder en Allemagne, qui a révolutionné le pays et a permis ensuite à Merkel de faire sa politique. Evidemment, je ne dirai pas que Hollande a eu le même résultat. Il a des défauts que je connais depuis très longtemps, notamment de faire trop confiance. J’ai d’ailleurs eu une remarque très touchante de sa part lorsque je lui posais la question: 'Avec qui travailles-tu le mieux?'. Il me répondait: 'Le mieux, c’est l’armée. Parce que 48 heures après une prise de décision, j’ai le résultat. C’est le seul ministère qui me donne cette satisfaction-là'. Ca en dit beaucoup...

Quel regard portez-vous sur Emmanuel Macron, dont vous êtes également proche ?

On a une chance incroyable qu’un homme de cet âge-là, avec cette volonté, cette clairvoyance, soit arrivé au moment où Marine Le Pen allait être élue. C’est quand même incroyable. Je ne dis pas qu’il va tout réussir, car c’est compliqué, mais il a une bonne équipe, je pense qu’il va serrer les boulons de tout le monde. Il a débloqué ce pays qui est à la fois très jeune et très vieux. Il y a toute une partie de l’ossature maintenant ce pays qui est vieille, rassie et pose problème, qui pèse plus qu’il ne rapporte. Les syndicats, les patrons, les politiques, les administrations: tout le monde à sa part. Mais Emmanuel Macron est en train de bousculer ça. Il est moins sensible aux critiques que ses prédécesseurs et sa force est d'avoir le nez pour changer les choses. J'en avais parlé avec lui à l’époque où il était ministre. Comme il a été très vite mis à l’écart, malgré son maintien dans le gouvernement, il a vu tout ce qui n’allait pas.
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la vraie vie, une pièce de fabrice roger-lacan, mise en scène par bernard murat

Avec Guillaume de Tonquédec, Léa Drucker, Bernard Murat, Anne Benoît et Alka Babi, à partir du mardi 12 septembre 2017 au Théâtre Edouard VII à Paris. Représentations du mardi au samedi à 21h, matinées samedi à 17h et dimanche à 15h30.