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"Escale à Yokohama", manga feel good, est enfin disponible en France

Une page du manga "Escale à Yokohama"

Une page du manga "Escale à Yokohama" - Meian

Attendu depuis vingt-sept ans, ce manga en quatorze volumes aux vertus apaisantes propose une ballade dans une campagne japonaise postapocalyptique. Un spécialiste de cette série et son éditeur la décryptent.

Avec les rééditions d’Eden de Hiroki Endo et de Spirale de Junji Ito, la sortie d’Escale à Yokohama (1994-2006) de Hitoshi Ashinano a été l’un des événements majeurs du monde du manga au premier semestre. Attendu de pied ferme depuis vingt-sept ans en France, Escale à Yokohama dont les deux premiers tomes ont été édités à 3.000 exemplaires en mars dernier, a rapidement été épuisé. Le tome 3 est disponible depuis plus d'une semaine.

"Nous avons eu d’excellents retours sur la série et surtout sur ce qu’elle parvient à faire ressentir aux lecteurs. On sent que le titre a su proposer une expérience littéraire surprenante, mais aussi plaisante", se félicite-t-on chez Meian, l'éditeur français de la série.

Ce titre phare de l’iyashikei, courant littéraire japonais fondé sur le bien-être du lecteur, raconte les déambulations en scooter de l’androïde Alpha, tenancière d’un café perdu dans la campagne japonaise. Dans ce récit sans violence ni conflit, d’une absolue simplicité, le temps semble se dérouler au ralenti, alors que le monde vient de faire table-rase après une apocalypse, dont on perçoit au fil des pages les effets salvateurs.

Un titre majeur de la SF japonaise

Certains avaient entendu parler d'Escale à Yokohama dès le milieu des années 2000 sur le site MyAnimeList, qui l’avait classé dans le top 3 des meilleurs mangas de tous les temps. Beaucoup l’avaient alors lu en version pirate sous le titre de Yokohama Kaidashi Kikô (littéralement "journal de shopping de Yokohama"). D’autres l’ont découvert plus récemment par hasard, en explorant le genre de l’iyashikei. C’est le cas de Joan Lainé, critique de mangas pour la revue de référence Animeland. Le spécialiste cherchait à combler l'"immense manque" laissé par l’arrêt de publication du manga Aria, autre titre essentiel de l’iyashikei.

Couvertures des deux premiers tomes du manga "Escale à Yokohama"
Couvertures des deux premiers tomes du manga "Escale à Yokohama" © Meian
"Cherchant des mangas pouvant être simples à comprendre en japonais, je me suis tourné vers cette série", explique-t-il. "Il y a de nombreuses choses qui me fascinent dans Escale à Yokahama, mais toutes ont un même axe: ses contradictions. C'est un manga de SF postapocalyptique, mais il paraît tourné davantage vers la nature que vers les sciences. On dirait une tranche de vie rurale, bien loin de l'image du Neo Tokyo d'Akira. Regardez Alpha, l'héroïne, c'est un robot et pourtant tout porte à croire qu'elle est humaine, voire plus tant, elle a par moment une aura mystique."

Et pourtant Escale à Yokahama appartient bien au genre de la SF. En 2007, la série remporte le Prix Seiun. "Il s'agit d'un trophée très prestigieux spécialisé dans la science-fiction qu'ont remporté avant lui des mangas tels que Destination Terra..., Domu, Nausicaä ou encore Planètes", détaille Joan Lainé.

L'éloge de l’infra-ordinaire

La réussite d'Escale à Yokahama doit beaucoup à la personnalité et à l’histoire personnelle de son auteur, le très discret Hitoshi Ashinano, né en 1963 dans la préfecture de Kanagawa, où se situe Yokohama, précise encore le spécialiste.

Le manga a été créé dans un contexte bien particulier, au mitan des années 1990, dans un Japon en crise: "Entre l'éclatement de la bulle spéculative, le séisme de Kobe de janvier 1995 et les attentats au gaz sarin dans le métro de Tokyo de mars de la même année par la secte Aum, la période a été sombre pour de nombreuses personnes et notamment pour la jeunesse peinant à entrevoir un avenir radieux", rappelle Joan Lainé. 

Le manga "Escale à Yokohama"
Le manga "Escale à Yokohama" © Meian

Sa sortie en France, en pleine pandémie, renforce aussi son propos, commente-t-on chez l'éditeur Meian: "Nous avons été séduits, pour notre part, par l’aspect intemporel de la série qui, malgré les années, n’a rien perdu de sa beauté. Nous nous sommes dit qu’au vu de la situation actuelle, ce manga pourrait trouver son public en apportant un autre regard sur la vie et surtout insuffler un peu de douceur et de réconfort."

"Lire et relire ces histoires presque anecdotiques fait un bien fou", renchérit Joan Lainé. "Il ne se passe pas grand-chose, les personnages prennent un café, se promènent pour prendre des photos, vont voir un feu d'artifice, et pourtant on en sort grandi. Il y a toujours une sorte de leçon nous apprenant à regarder le monde différemment, comme s'il s'agissait d'une quête spirituelle nous invitant à profiter de ce qui est entre nos mains, à contempler la nature et profiter de l'instant."

Une douceur, et un éloge de l’infra-ordinaire, cette culture de l’ordinaire louée par l’écrivain Georges Perec, qui peut faire penser à celles de L’Homme qui marche et du Gourmet solitaire de Jirô Taniguchi, bien que ces deux titres n’appartiennent pas complètement à l'iyashikei: "Lire soigne, aide à aller bien. Donc si on se sent mieux en lisant un manga de Jirô Taniguchi, oui, on peut s'en rapprocher. Néanmoins le cœur de l'œuvre n'est pas aussi ciblé sur le bien-être des lecteurs que peut l'être un Escale à Yokohama", indique Joan Lainé.

L'âme de la série

Parmi les gestes du quotidien, les balades en scooter d’Alpha sont un des aspects les plus marquants du manga, poursuit-il: "L'idée d'évasion est essentielle dans l'iyashikei, et on retrouve de ce fait de nombreuses scènes de promenade dans différents mangas. Et Escale à Yokohama débute justement par une balade d'Alpha à scooter, dès son épisode pilote. Cette figure, très esthétique, d'une femme sur un scooter a été reprise par d'autres mangas du courant, comme Amanchu qui parle de plongée sous-marine ou Au grand air plus axé sur le camping."

Selon le spécialiste, une autre séquence, où Alpha danse après avoir bu une gorgée de saké, "révèle l'âme de la série": "Tous les paradoxes sont exposés, tous les sens sont perdus. On ne sait plus si Alpha est un robot ou une humaine, ou même une divinité venue envoûter les humains. On perd la notion du temps, si bien que l'on confond l'instant et l'éternité. On est subjugué… Mais ce n'est pas de la magie, c'est un travail de mise en scène couplé à une philosophie que souhaite transmettre l'auteur. Le secret de cette séquence est que Hitoshi Ashinano supprime la gouttière, c'est-à-dire l'espace blanc qui sépare les cases et qui est en réalité un marqueur d'espace et de temps."

La mise en page d’Escale à Yokohama, très épurée, avec le plus souvent de grandes cases et des scènes silencieuses, magnifie ce quotidien en apparence anodin - et procure l’apaisement propre à l'iyashikei: "Il y a beaucoup de place pour le silence, et pour les bruits naturels aussi, et ça participe en effet de la sensation d'apaisement. Le mangaka multiplie les plans sur des décors, sur la nature, sur des choses inutiles au déroulement d'une intrigue en somme, mais c'est justement en cela que réside la beauté."

Escale à Yokohama a fait l’objet de deux adaptations animées en 1998 et en 2002, mais aucune ne procure les mêmes effets que l’œuvre de Hitoshi Ashinano, juge Joan Lainé: "Aussi belles soient-elles, je ne retrouve pas la saveur du manga de Hitoshi Ashinano à travers les adaptations animées pour une raison assez simple: le rythme. En tant que spectateur, on subit le rythme imposé par le visionnage, alors que lecteur peut lire comme il l'entend, quand bien même l'auteur aiguille la lecture à travers le découpage et le flux."

Et le critique de conclure: "Et la notion du temps qui défile est au cœur d'Escale à Yokohama, tantôt l'auteur mélange le présent et le passé, tantôt il nous fait confondre l'instant avec l'éternité. Pour tracer une telle ligne de flou dans la perception du lecteur, il joue avec les codes narratifs de son média, qui est le manga."

Escale à Yokohama, Hitoshi Ashinano, Meian, 6,95 euros. 2 tomes disponibles (série complète en 14 tomes, le T4 sort le 28 juillet).

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV