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Marseille: pourquoi parle-t-on de "cité phocéenne"?

Emmanuel Macron accueilli à Marseille par le maire de la ville Benoît Payan.

Emmanuel Macron accueilli à Marseille par le maire de la ville Benoît Payan. - Ludovic MARIN / POOL / AFP

Emmanuel Macron est en visite jusqu'à ce vendredi, à Marseille, la fameuse "cité phocéenne". Un surnom fruit de l'héritage de nos aînés grecs et d'une aventureuse cité d'Asie mineure.

Il y avait fort à parier que le déplacement de trois jours, depuis mercredi jusqu'à vendredi, d'Emmanuel Macron à Marseille, soit l'occasion de croiser de temps à autres la mention de la fameuse "cité phocéenne" dans les médias. Ça n'a pas manqué, comme en attestent l'un ou l'autre de ces exemples.

Mais le poncif n'est pas qu'un commode bouclier anti-répétitions: les Marseillais le brandissent bien haut eux aussi. L'un des médias les plus suivis lorsqu'il s'agit de l'actualité de l'Olympique de Marseille s'appelle ainsi Le Phocéen. Un passage au féminin, et on la retrouve dans le nom de boutiques cosmétiques ou de sociétés de propreté. "Cité phocéenne" est décidément une marque à la pérennité bien établie. Pas étonnant au fond: car son histoire est celle d'une succursale qui a depuis longtemps éclipsé sa maison-mère.

Les aventureux Phocéens

"Marseille, c'est la cité phocéenne qui a réussi, c'est sûr!", explique à BFMTV.com l'historien Jean-Christophe Sourisseau, professeur d'archéologie grecque auprès du centre Camille-Jullian, affilié à l'Université d'Aix-Marseille. Phocéenne, comme Phocée.

Car la fondation de Massalia - la Marseille antique - vers 600 avant Jésus-Christ s'inscrit en fait dans la vaste entreprise commerciale lancée par cette cité grecque indépendante, implantée par les Phocidiens - qui lui donnent probablement son nom - sur la côté ionienne, c'est-à-dire l'Asie mineure.

"Les Phocéens inventent un nouveau commerce, l'emporia, qui consiste à ne pas forcément produire ce qu'on vend", poursuit le spécialiste: "C'est l'invention du commerce au sens moderne du terme!"

Et le site est une occasion à saisir. "Au début du VIe siècle avant Jésus-Christ, l'endroit est encore un des grands champs libres de la région, où l'occupation gauloise, une tribu gauloise qu'on appelle les Ségobriges, n'est pas très dense. Sa situation permet en partie le contrôle de la route vers le sud de l'Espagne où on trouve beaucoup de métaux notamment. D'ailleurs, les Phocéens vont aussi fonder des comptoirs dans les actuelles Catalogne et Andalousie", développe Jean-Christophe Sourisseau, qui a notamment participé à l'ouvrage Mouvements, réseaux, contacts en Méditerranée, de l’époque archaïque à l’époque hellénistique.

Calanques, problémes sociaux et Perses en embuscade

Massalia - dont l'étymologie demeure obscure - présente de plus un avantage: ses calanques protégées. Un paysage qui, ce qui ne gâte rien, n'est pas sans soulever des langueurs sentimentales chez les Phocéens. Il a quelque chose de la patrie originelle.

"Quand on va à Phocée, on est frappé par une configuration topographique pas très éloignée de celle de Marseille", note l'historien.

Mais ni la beauté des calanques, ni la soif commerciale ne suffisent à expliquer cette exportation de Phocée hors les murs. La colonisation grecque de la Méditerranée répond encore à une double nécessité. "La colonisation est aussi liée à des problèmes sociaux. Une partie du corps social a besoin de nouveaux débouchés et l'Occident commence à être mieux connu des Grecs orientaux au VIe siècle, c'est donc là qu'ils vont aller les trouver", commente le spécialiste.

Et "Phocée ressent aussi la pression achéménide." Les Achéménides, c'est-à-dire la puissante Perse, dont l'empire met à bas l'indépendance de Phocée, quand Cyrus le grand - qui jouit d'une telle réputation historique qu'il apparaît dans la Bible - enlève ce port trop vulnérable en -546. Phocée devient ainsi une cité tributaire, qui doit sa tranquillité à l'impôt qu'elle verse à son tuteur, tandis que sa colonie de Massalia continue à prospérer.

Grandeur et décadence de la cité phocéenne

Les deux villes maintiennent d'étroites relations, nourries notamment par la diffusion des cultes religieux phocéens à l'embouchure du Rhône, et la probable - bien qu'incertaine - installation de réfugiés phocéens après ces péripéties perses. Mais c'est déjà indéniable: l'héritière gauloise prend l'ascendant sur l'aînée d'Asie mineure. D'autant que Massalia peut se prévaloir d'un réseau politique dont l'appui se révèle de plus en plus intéressant au fil des siècles.

"Les textes de l'époque nous disent qu'en chemin vers Marseille, les Phocéens s'arrêtent à Rome qui, au VIe siècle, n'est qu'une petite bourgade, et ça va faire de Marseille la plus ancienne alliée de Rome", souligne notre interlocuteur.

On voit même Massalia plaider la cause de Phocée auprès de Rome quand le besoin s'en fait plus tard sentir. Elle tire de cette amitié une paix royale et unique dans la région qui progressivement se transforme en "province" romaine. "Marseille est la dernière cité grecque indépendante d'Occident. Il faut attendre -49 pour qu'elle perde son autonomie politique", relève Jean-Christophe Sourisseau. Il faut dire qu'au cours de la guerre civile qui déchire alors une République romaine à l'agonie, la futée Massalia commet une erreur de calcul fatale: elle parie sur le cheval Pompée, et c'est Jules César qui sort en vainqueur de l'écurie. Elle rentre alors dans le rang de l'empire des Augustes et des légions.

Pourtant, la bannière romaine n'accrochera jamais vraiment, et Marseille reste, au fond, une cité grecque, au moins dans les têtes. D'où ce label de "cité phocéenne" qui lui colle à la peau, longtemps après que Phocée se soit changé en souvenir, moitié ruines, moitié ville turque - Foça - de 30.000 habitants, sans grande envergure. "L'expression est peut-être parfois vide de sens mais ça veut dire qu'il reste une mémoire", se réjouit l'historien. On n'hésitera plus à forcer sur le poncif, alors.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV