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Minneapolis: que signifie concrètement "démanteler la police"?

Manifestation le 6 juin 2020 à Minneapolis

Manifestation le 6 juin 2020 à Minneapolis - STEPHEN MATUREN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Les manifestations contre les violences policières et le racisme ne désemplissent pas aux Etats-Unis, et les protestataires réclament désormais un "démantèlement de la police", soit la refondation complète des institutions des forces de l'ordre.

La police de Minneapolis (Minnesota) va être "démantelée", ont déclaré dimanche les conseillers municipaux de cette ville américaine. Un coup de tonnerre dans le pays, à relier au slogan "defund the police", entonné par les manifestants de Minneapolis, mais aussi d'autres villes américaines. Ce terme peut être traduit par "démanteler la police", et appelle à une déconstruction totale, voire à la fin de cette institution. Mais dans les faits, les protestataires réclament surtout une réorganisation des forces de l'ordre, et une révision de leurs pouvoirs.

"Nous nous sommes engagés à démanteler les services de police tels que nous les connaissons dans la ville de Minneapolis et à reconstruire avec notre population un nouveau modèle de sécurité publique qui assure vraiment la sûreté de notre population", a déclaré Lisa Bender, présidente du Conseil municipal de Minneapolis, sur CNN.

Depuis plus de deux semaines, les protestations contre les violences policières et le racisme ne désemplissent pas aux Etats-Unis. Elles ont commencé à la suite de la mort de George Floyd. Cet homme noir de 46 ans mort par asphyxie lors d'un contrôle de police.

  • Des policiers moins armés

Parmi les demandes des manifestants, le désir d'une police moins armée est récurrent. La plateforme 8cantwait propose notamment huit initiatives permettant de diminuer la violence policière, largement partagées sur les réseaux sociaux. Parmi elles: arrêter les arrestations avec des techniques de strangulation ou d'étranglement, avertir avant de tirer, ne tirer qu'en dernier recours ou encore arrêter de tirer sur des voitures en mouvement. Le but est d'éviter que des personnes soient blessées ou tuées lors d'interpellations ou de contrôles en repensant de façon globale l'usage de la force.

Selon les promoteurs de ces huit réformes, si elles sont adoptées, elles pourraient diminuer de 72% la violence de la police.

Les manifestants demandent, de la même façon, la fin des raids de style militaire aux domiciles de personnes suspectes ou encore l'interdiction des équipements militaires par les policiers dans les manifestations, comme le note le New York Times

Le journal britannique The Guardian avait mis en place en 2015 un compteur de personnes tuées par la police dans chaque pays. Leurs chiffres soulignaient une mortalité particulièrement élevée aux Etats-Unis: les polices anglaises et galloises avaient tué en 24 ans 55 personnes, alors que les Etats-Unis comptaient 59 morts dans les seuls derniers 24 jours, et plus de mille sur l'année complète. Malgré l'écart de population entre les deux territoires - à l'époque 56,9 millions pour les deux pays britanniques, et 316,1 millions pour les Etats-Unis - les chiffres sont accablants côté américain.

  • Couper les fonds de la police?

Littéralement, "defund the police", peut se traduire par "diminuer les fonds de la police", ou "couper dans les fonds de la police". Et c'est également une des revendications des manifestants.

Des schémas de la répartition des budgets dans des villes américaines circulent sur les réseaux sociaux, critiquant la part financière particulièrement importante donnée à la police. Le Los Angeles Times écrit par exemple que le budget de la police représente 53,8% du fond général de la ville californienne (certaines taxes, amendes et subventions).

Selon des données récoltées par Bloomberg, sur les 40 dernières années, le budget alloué à la police aux Etats-Unis a triplé, atteignant 115 milliards de dollars en 2017, mais représentant toujours en moyenne 3,7% des budgets nationaux et fédéraux.

Pour la plupart des adeptes du defund the police, il ne s'agit pas "pas de réduire à zéro les budgets pour la sécurité, tout comme l'abolition de la police ne signifie pas de faire disparaître la police du jour au lendemain", explique au Washington Post Christy E. Lopez, professeur à l'école de droit de Georgetown et co-directeur de l'Innovative Policing Program. Leur volonté est de répartir différemment cet argent.
  • Repenser les missions des forces de l'ordre

La police aux Etats-Unis peut être appelée pour intervenir sur des missions très différentes, explique Christy E. Lopez: un crime violent, des victimes d'overdoses, ou encore des querelles familiales... Il s'agit de problématiques très diverses, pour lesquelles ils ne sont pas forcément équipés ni formés. "Il est clair que nous devons repenser le rôle qu'ils jouent dans la sécurité publique", déclare le professeur.

Le collectif MPD150, qui s'est donné pour mission de repenser le rôle de la police, réfléchit à "un processus graduel de réaffectation stratégique des ressources, du financement" de la police, et d'un déplacement d'une partie de leurs attributions à d'autres parties de la population comme des institutions s'occupant des personnes ayant des problèmes mentaux, des travailleurs sociaux ou des programmes de gestion de la violence.

Ils militent également pour un traitement plus local des incidents: "Les personnes répondant aux crises dans nos communauté devraient être celles qui sont le plus équipées pour gérer ces crises, plutôt que des inconnus armés de pistolets", écrit le collectif.

"Je pense que dans les villes et les Etats, nous devrions examiner la façon dont nous dépensons les ressources et investir davantage dans nos communautés", a abondé sur CNN Karen Bass, élue démocrate de Californie à la Chambre des représentants, et présidente du Black Caucus, représentant les élus noirs au Congrès américain. Elle a également insisté sur le fait qu'elle ne souhaitait pas voir la police démantelée.

  • Une situation historique

Cette introspection des Etats-Unis sur leur police, et les mots forts qui sont employés, est historique. "C'est énorme", déclare Patrisse Cullors, co-fondatrice du mouvement Black Live Matters, reprise par le NYT. "c'est la première fois que nous assistons dans l'histoire de notre pays, à un débat sur le démantelement" voire "l'abolition de la police et de la prison d'Etat".

Le maire de Minneapolis Jacob Frey a déclaré dimanche que s'il s'opposait au démantèlement des services de police, il 'travaillerait sans relâche" avec le chef de la police de la ville et la communauté pour "une réforme structurelle profonde" de l'institution, mais aussi pour "lutter contre le racisme systémique dans la culture policière", rapporte le NYT.

Les opposants à ces mesures craignent avec une diminution des pouvoirs de la police, une augmentation de l'insécurité et des crimes. Ils ont détourné le slogan "defund the police" en "defend the police" ("défendre", en français). "Je veux un maintien de l'ordre puissant et bien payé. Je veux la loi et l'ordre", a de son côté écrit dimanche sur Twitter le président américain Donald Trump.

Salomé Vincendon