BFMTV

Syrie: le "jihad du sexe" serait une invention de Damas

Des femmes musulmanes turques, à Istanbul, en août 2013. (photo d'illustration)

Des femmes musulmanes turques, à Istanbul, en août 2013. (photo d'illustration) - -

Apparu en décembre 2012 mais relayé dans les médias occidentaux depuis quelques semaines, le phénomène de "jihad du sexe", dans le cadre duquel des musulmanes se rendraient auprès des jihadistes combattant en Syrie pour les soulager sexuellement, n'existerait finalement pas. Explications.

Le "jihad du sexe" ne serait qu'une affabulation. Cette pratique à l'énoncé éloquent, relayée depuis quelques semaines par les médias français, mais évoquée pour la première fois en décembre 2012, désigne des filières supposées de femmes musulmanes parties rejoindre le front syrien pour assouvir les besoins sexuels des rebelles jihadistes combattant sur le terrain.

Or, de nombreuses contradictions et l'absence de preuves tangibles sont venues remettre en cause l'existence même de ce phénomène.

Une forme de guerre sainte

Répondant au nom arabe de "jihad al-nikah", cette "guerre sainte du sexe" permettrait des rapports sexuels hors mariage avec des partenaires multiples, et serait considérée par certains dignitaires salafistes comme une forme légitime de guerre sainte.

Le phénomène a été largement évoqué en Tunisie, après les propos du ministre de l'Intérieur Lotfi Ben Jeddou, le 19 septembre, à la tribune de l'Assemblée nationale constituante. Le responsable politique avait en effet affirmé que des Tunisiennes partaient pour le jihad du sexe en Syrie, ayant, sur place, "des relations sexuelles avec 20, 30, 100 jihadistes". "Après ces rapports sexuels qu'elles ont au nom du 'jihad al-nikah', elles reviennent enceintes", avait-il ajouté, sans toutefois préciser le nombre de Tunisiennes concernées. Les médias tunisiens, eux, ont rapporté plusieurs centaines de cas.

Une thèse fabriquée?

Mais selon l'ancien diplomate Ignace Leverrier, le concept de jihad du sexe serait une pure invention de Damas, une sorte d'outil de propagande qui aurait pour but de discréditer la rébellion, notamment auprès des opinions publiques occidentales.

Sur son blog Un œil sur la Syrie, Ignace Leverrier rappelle ainsi que le concept a été repris, dès décembre 2012, par des médias favorables au pouvoir de Bachar al-Assad, et présenté comme un moyen, pour les jihadistes engagés sur le front syrien, loin de leurs familles, de "conclure des mariages temporaires de courte durée afin d'assouvir leurs besoins".

"Pour lui donner du crédit, cette idée était imputée à un cheikh saoudien ultra-conservateur, un certain Mohammed al-Arifi", explique Ignace Leverrier. Un tweet signé du nom de ce personnage, adepte du rigorisme radical et respecté dans le milieu jihadiste, aurait ainsi été diffusé, autorisant "les femmes musulmanes, à partir de 14 ans, à se marier avec un jihadiste pour quelques heures, puis à d’autres jihadistes, afin de renforcer le moral des combattants, et d’ouvrir les portes du paradis". Or l'intéressé nie avoir diffusé ce genre de thèse sur les réseaux sociaux, et dénonce un piratage de compte. Il s'en est même défendu publiquement à la télévision, en avril dernier.

Absence de preuves

Ignace Leverrier pointe également le manque de témoignages crédibles ou de chiffres confirmant les propos du ministre tunisien. Ainsi, selon France 24, des chaînes de télévision proches du pouvoir de Damas ont récupéré le concept dès janvier 2013, en utilisant des images de combattantes tchétchènes, filmées deux ans plus tôt, afin de les présenter comme des Tunisiennes parties se donner aux jihadistes.

Plus récemment, un reportage, diffusé le 22 septembre sur la chaîne syrienne al-Ikhbariya, montre une jeune Syrienne de 16 ans qui explique avoir été victime "d’inceste par son père, avant d’être livrée à des jihadistes", décrivant les supplices subis.

Mais plusieurs éléments viendraient confirmer la thèse d'un reportage bidon, monté de toute pièce par la chaîne. Des cafouillages qui ont poussé l'Armée syrienne libre, la Coalition nationale syrienne mais aussi le Front al-Nosra, un groupe jihadiste de rebelles combattant en Syrie, à réagir, pour affirmer que le jihad du sexe n'a jamais existé.

Adrienne Sigel