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Retrait des troupes américaines de Syrie: quelles conséquences géopolitiques?

Un secouriste syrien évacue un enfant dans le quartier de la Ghouta, près de Damas, en janvier 2018.

Un secouriste syrien évacue un enfant dans le quartier de la Ghouta, près de Damas, en janvier 2018. - Abdulmonam Eassa - AFP

Mercredi, Donald Trump a surpris tout le monde en annonçant sa décision de retirer les troupes américaines de Syrie. La mesure, prise contre l'avis des généraux, pourrait avoir de lourdes conséquences diplomatiques et géopolitiques dans la région.

L'annonce a fait l'effet d'une bombe chez les généraux américains. Mercredi, Donald Trump a pris de court l'Etat major de l'armée, en annonçant le retrait des troupes américaines de Syrie, une décision que le président des Etats-Unis a de toute évidence prise seul, et qui constitue la mise en application de l'une de ses promesses de campagne. Donald Trump a justifié son choix par le fait que, selon lui, l'objectif de vaincre Daesh a été rempli. "Nous avons gagné, il est temps de rentrer", a lancé le locataire de la Maison Blanche dans une courte vidéo publiée sur son compte Twitter. 

Alors que cette annonce fait les gros titres de tous les médias outre-Atlantique, les experts s'entendent pour dire que ce retrait des troupes américaines de Syrie n'aura pas seulement un impact sur le terrain militaire, mais également sur les plans diplomatique, géopolitique et interne à la Syrie, tant la guerre syrienne concentre un enchevêtrement de conflits et d'intérêts souvent divergents.

Quelles conséquences sur le terrain?

> Une "victoire" contre Daesh à relativiser

Pour la Maison Blanche, les "victoires" sur Daesh en Syrie "ne signalent pas la fin" de la "campagne militaire" internationale contre les jihadistes. Pourtant, les frappes aériennes contre Daesh dans l'Est du pays dépendent largement des renseignements obtenus sur le terrain par les soldats américains et leurs alliés arabo-kurdes, ulcérés par la décision de Donald Trump.

L'efficacité de la lutte contre le groupe jihadiste pourrait donc être mise à mal par ce départ des troupes, d'autant plus que de nombreux spécialistes de la région relativisent cette "victoire" sur Daesh.

Le ministère des Affaires étrangères britannique a ainsi fait valoir ce jeudi que le groupe jihadiste est loin d'être vaincu. "Il reste beaucoup à faire et nous ne devons pas perdre de vue la menace qu'ils posent. Même sans territoire, Daesh demeure une menace", a fait valoir un porte-parole du ministère. 

En outre, les alliés occidentaux, comme la France, qui vont rester sur le terrain syrien sans le précieux soutien américain, vont voir leur force considérablement s'affaiblir. 

> Inquiétude des forces kurdes

Dans l'immédiat, la décision de Donald Trump pourrait provoquer des affrontements importants entre la Turquie et les Kurdes YPG, si les Américains ne sont plus là pour faire tampon militairement et diplomatiquement. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé dès lundi de "se débarrasser" de cette milice, considérée comme une organisation terroriste, si son parrain américain ne la contraignait pas à se retirer.

Par conséquent, les combattants kurdes risquent de se détourner de l'opération contre les derniers jihadistes retranchés près de la frontière irakienne. Or cette bataille fait rage: la coalition internationale a encore mené 208 frappes aériennes du 9 au 15 décembre.

Quelles conséquences géopolitiques?

> Une erreur renouvelée?

Une multitude de conflits se superposent en Syrie: celui qui oppose Damas et ses ennemis régionaux, Damas et les jihadistes, mais aussi celui entre la Turquie et les Kurdes. La guerre contre Daesh est le motif officiel de la présence américaine.

"Nous sommes sur le point de faire la même erreur au Moyen-Orient qu'au cours des vingt dernières années", a estimé sur Twitter l'ex-diplomate Ilan Goldenberg, du think tank Center for a New American Security.

L'ancien président Barack Obama avait en effet tenté de quitter l'Irak en 2011, mais dans les faits, ce départ a ouvert la voie à Daesh, et contraint les Américains à revenir. C'est précisément ce qu'il peut arriver à Donald Trump car les groupes jihadistes "vont se reconstituer".

> Le champ libre pour la Russie et l'Iran 

Quant au conflit civil syrien, Washington semble s'être résigné à une victoire du régime de Bachar al-Assad, soutenu par la Russie et l'Iran. Le départ des soldats américains entérine cette réalité, et Moscou va devenir la puissance étrangère qui détient les clés du pouvoir syrien. La réaction de Vladimir Poutine ne s'est d'ailleurs pas fait attendre: ce jeudi, le président russe a jugé cette décision américaine comme étant "juste".

En outre, la décision de Donald Trump risque d'affaiblir la position des Etats-Unis lorsqu'ils réclameront le retrait des Iraniens, l'autre priorité de la stratégie syrienne de l'administration Trump, qui a fait du combat contre Téhéran l'axe central de sa politique au Moyen-Orient. Israël, qui se trouve ainsi un peu plus seul face à l'Iran, son ennemi régional, a prévenu qu'il "saurait se défendre" malgré tout, laissant craindre l'ouverture de nouveaux fronts.

Adrienne Sigel