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Reza: "Il faut que les gens prennent conscience qu'un réfugié est comme vous et moi"

Le travail de Reza a été distingué à plusieurs reprises. Il a notamment été honoré deux fois de la deuxième place au prestigieux World Press Photo.

Le travail de Reza a été distingué à plusieurs reprises. Il a notamment été honoré deux fois de la deuxième place au prestigieux World Press Photo. - Tim Mantoani

INTERVIEW - Cela fait plus de 30 ans que le photographe franco-iranien Reza forme des enfants à la photographie. Des camps de réfugiés d'Afghanistan ou d'Irak aux banlieues de Sicile et de France, il n'offre pas une technique, mais un porte-voix. A l'occasion de la journée mondiale des réfugiés, il raconte à BFMTV.com son dernier projet, dans un camp irakien.

Ils sont 17. Les plus jeunes ont 12 ans, les plus, vieux, 15 ans. Animés de l'insatiable curiosité que l'on ressent à cet âge, ils parcourent leur quartier avec un appareil photo à la main, et fixent en pixels tout ce qui retient leur attention. Un enfant qui joue, une mère qui fait la vaisselle, un mariage... Leur mission, et ils l'ont acceptée, est de rendre compte de ce qui fait leur quotidien. Depuis un an, ils participent à un atelier de photographie.

Mais leur maison n'est pas de briques, elle est de toile, alignée au milieu de nombreuses autres, identiques. Leurs parents n'ont plus de métier, de statut social, ils attendent des jours meilleurs. Ces enfants vivent dans une ville de tentes qui compte plus de 10.000 habitants, au nord de l'Irak, du nom de "Camp de réfugiés de Kawergosk". Ils sont originaires de Syrie.

Ecouter les voix d'exil

Les ateliers à destination des jeunes, cela fait 30 ans que Reza en organise. Le dernier en date, le photographe aux trente livres, à la dizaine de prix prestigieux l'a implanté en Irak. Une opération intégralement financée sur ses deniers personnels, ce qui représente un coût de 22.000 euros pour ces premiers mois de fonctionnement.

Après un an de fonctionnement, ce projet intitulé "Exile Voices" a grandi et est prêt pour ses premières expositions, notamment en France. 

A l'occasion de la journée mondiale des réfugiés de l'ONU, ce 20 juin, le photographe d'origine iranienne explique à BFMTV.com pourquoi il a choisi de dédier une bonne partie de son temps à la formation plutôt qu'à la photographie elle-même. Il confie être profondément convaincu que la photographie possède un grand pouvoir de changement.

Cette photo d'une jeune fille afghane est l'une des plus connues de Reza. Elle a fait la couverture du National Geographic.
Cette photo d'une jeune fille afghane est l'une des plus connues de Reza. Elle a fait la couverture du National Geographic. © Reza

Que nous disent ces photos d'enfants?

Vous trouverez rarement aujourd'hui un média, dans le monde entier, qui donnera la possibilité à un photographe d'aller passer des semaines dans un camp de réfugiés. Ça n'existe plus. Alors quand ils sont envoyés photographier les réfugiés, ils doivent chercher des images, toujours les mêmes, qui existent déjà dans leurs préjugés: un enfant qui pleure, une vue générale, les mains tendues pour attraper la nourriture... S'ils ont fait ces quelques clichés, ils savent que les rédactions seront contentes. De toute façon, en deux, trois heures dans une journée, c'est tout ce qu'on peut faire.

Les enfants n'ont pas ces contraintes, ils doivent photographier leur quotidien: leur maman assise sous la tente qui prépare la cuisine dans le matériau d'un réfugié, le petit bébé qui est né et qu'il faut changer sous la tente, la toilette du petit frère de trois ans... Nous, les professionnels, ce sont des scènes qu'on ne peut pas voir et même si on arrive à les voir, on sait que notre simple présence peut fausser la réalité: leur façon de s'asseoir, de se tenir, de s'habiller...

Pourquoi faites-vous tant de formation?

La photographie est devenue l'art majeur de notre civilisation parce qu'elle parle directement à tout le monde. Même la musique, même le cinéma ne possèdent pas ce pouvoir universel. Etant moi-même iranien, je sais qu'il y a une ligne très difficile à franchir dans la connaissance d'autres cultures. Les gens qui vivent une histoire ont un autre regard, et montrent différemment la réalité qu'un reporter de l'extérieur.

Toutes les histoires qui se passent dans ce monde sont racontées par des gens qui viennent de Paris, de Londres ou de New York. Ils font, ponctuellement, des clichés avec une forme qui parle aux gens d'ici mais qui ne racontent pas l'histoire. J'ai fait ma première formation en 1984 dans un camp afghan. Le pays était plein de Russes, je ne parlais pas la langue et bien des endroits étaient inaccessibles, alors j'ai compris que le seul moyen d'avoir des images était de former des Afghans.

Les jeunes que j'ai formés à Toulouse me disaient: "On en a marre, les médias ne parlent du Mirail (un quartier sensible de Toulouse, Ndlr) que quand on brûle des voitures." Comment arriver à réfléchir différemment? Je forme des centaines de jeunes, je leur demande de photographier leur quotidien, leur banlieue, pour nous la raconter à nous, les citadins pour qui certains pays d'Afrique sont plus proches encore que la banlieue. Beaucoup de Parisiens connaissent le Sénégal, le Maroc, Istanbul, mais ignorent tout de Saint-Denis ou Saint-Ouen. Je travaille à la création de ces liens entre les différentes communautés qui ont des préjugés terribles les uns envers les autres.

Quel est le rapport entre un camp de réfugiés en Afghanistan et le Mirail?

C'est la crise d'identité. Quand on parle des gens qu'on appelle "les réfugiés", on a un préjugé. On dit: "Regardez ces pauvres gens qui habitent sous des tentes", mais ce sont des gens comme vous et moi, ou d'origine sociale parfois supérieure, qui sont obligés, à un moment de leur histoire, de se trouver dans cette situation. C'est exactement la même chose pour les banlieues, ils sont des gens comme vous et moi, même mieux que vous et moi, mais le hasard de l'histoire a voulu qu'ils se trouvent aujourd'hui au fin fond d'une banlieue, avec un travail qui ne leur permet pas d'avoir une vie normale.

Photo prise par un stagiaire: deux enfants jouent par terre.
Photo prise par un stagiaire: deux enfants jouent par terre. © Nalin Bashar - Les Ateliers Reza

De fil en aiguille, les citadins commencent à les regarder comme habitant des zones de non droit, des coupe-gorges, etc. Il faut que les gens prennent conscience qu'un réfugié est comme vous et moi, que vos parents ou vos grands-parents ont peut-être été réfugiés eux aussi parce qu'il s'est passé quelque chose qui les a obligés à fuir.

La première grande banlieue dans laquelle j'ai travaillé se trouve en Sicile, c'est un quartier réputé impénétrable, l'un des plus durs d'Europe. Le premier jour, on m'a dit: "Attention, si vous rentrez avec votre appareil photo, vous risquez de vous faire tirer dessus". J'ai formé 100 jeunes de cette banlieue à la photographie, avec 100 appareils photo qui se promènent maintenant constamment et photographient tout ce qui s'y passe. Qui va tirer sur 100 photographes? Qui va tirer sur ses propres enfants?

Comment fonctionnent ces ateliers?

D'abord, je dois former des formateurs. Professionnels ou non, ils doivent être eux-mêmes issus de la région. Je leur explique ma méthode de travail, comment rapprocher ces groupes de jeunes ou d'enfants. Je transmets la façon d'allumer du feu dans leur coeur, leur passion: ce ne sont pas des cours de photographie. Il s'agit de porter la connaissance d'un nouvel outil mondial qui vous donnera la possibilité de vous exprimer face au monde entier.

Quelle que soit votre langue maternelle, vous pourrez dire ce qui se passe en vous quotidiennement, votre problème, votre joie, votre souffrance. Voilà l'outil. On voit là à quel point les jeunes enfants dans ces milieux ont besoin de s'exprimer, l'atelier devient une bouée qu'on leur jette.

Qu'est-ce que vous apportez à ces enfants?

D'abord, j'amène toujours mes livres, autant que je peux en apporter (j'en ai publié une trentaine). Ensuite, on passe un ou deux jours ensemble pour les regarder. Ce sont des images, une utilisation de la photographie qu'ils ne connaissent pas. Puis il y a des conversations entre eux et moi, sur les photos, leur histoire. Je vois un peu ce qui les intéresse. mais surtout, les élèves ont l'obligation de ramener le livre et de le regarder en famille. Chacun le montre à sa famille et l'explique, montre ce qu'il a entendu. Il devient lui-même un passeur, qui va transmettre, apporter quelque chose à la famille.

Après les ateliers, une exposition de leur travail, là où ils vivent mais aussi ailleurs, comme les mairies, pour ce qui concerne les banlieues. Quand les jeunes rejetés par les citadins voient leurs images exposées dans un lieu très prestigieux, les emmener devant leur travail, les faire commenter ces images, on sait qu'ils représentent des milliers d'autres personnes. Ce mélange donne un résultat que je trouve miraculeux.

Et qu'est-ce que ça vous apporte, à vous ?

Il faut éviter à tout prix de se créer une tour d'ivoire et de s'emprisonner dedans, c'est la mort de l'individu, et c'est la mort de la créativité. Moi, plus je suis en contact avec ces jeunes, plus j'apprends. Souvent, j'ai le sentiment qu'ils sont les maîtres et que je suis l'élève. J'ai 63 ans et quand je suis devant un élève de 12 ans qui m'explique comment il utilise la photographie, je me dis qu'il sait mieux le faire que moi.

Photo prise par une stagiaire: des baskets gelées au petit matin.
Photo prise par une stagiaire: des baskets gelées au petit matin. © Maya Rostam - Les Ateliers Reza

Dans le camp de réfugiés syriens, je voyais cette fille de 12 ans, qui n'était pas parmi les élèves choisis par les ONG, qui rôdait devant la tente, alors qu'il faisait -2°C. Je la fais entrer, lui demande ce qu'elle veut. Elle me dit que sa copine, une de mes élèves, lui a parlé de l'atelier et elle me dit: "Avant nous avions une maison, une voiture, maintenant on vit dans une tente. J'ai envie de montrer au monde ce que nous vivons". Bravo, je lui dit ok, prends l'appareil, et viens demain à 9 heures. Le lendemain, à 9 heures, tous les élèves sont là, mais pas elle.

Elle arrive à 10 heures. Pour moi, être à l'heure est très important. Je lui demande des comptes et elle me montre pourquoi elle est en retard sur l'écran de son appareil. Je vous assure que ça faisait des années que je n'avais pas fondu en sanglots devant une photo. Elle me montre l'image de deux baskets gelées. "Mes chaussures étaient gelées, j'ai dû attendre qu'elles dégèlent pour venir." Elle avait tout compris.

Un artiste est comme un vase presque rempli. Ces formations, c'est comme si l'on se vidait de ce que l'on sait faire pour se remplir de nouveautés. Pour moi, c'est peut-être même plus enrichissant que de prendre des photos.

Vous parlez de "l'image au service du changement social". L'image peut-elle changer le monde?

La photo ne change pas le monde, mais la photo change les êtres humains qui eux peuvent changer le monde. On ne s'en rend pas compte, mais c'est une connexion qui est en train de se créer entre les êtres humains, entre les communautés, entre les différentes cultures. Le portrait de Massoud, il a fait le tour du monde. Cela a amené des millions de gens à s'intéresser à cet homme. Une simple photo. La photographie a, seule, cette possibilité.

Cette photo du colonel Massoud, que Reza a suivi de longues années, a fait le tour du monde.
Cette photo du colonel Massoud, que Reza a suivi de longues années, a fait le tour du monde. © Reza

>> Voir le résultat de ces stages dans le camp de Kawergosk, en Irak