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Manque d'eau, promiscuité... Les pays déjà en crise redoutent une catastrophe sanitaire avec le coronavirus

Les ONG craignent notamment une propagation du virus dans les camps de réfugiés, comme ceux des Rohingyas au Bangladesh, des lieux surpeuplés, insalubres avec peu d'aide sanitaire et insalubres

Les ONG craignent notamment une propagation du virus dans les camps de réfugiés, comme ceux des Rohingyas au Bangladesh, des lieux surpeuplés, insalubres avec peu d'aide sanitaire et insalubres - SUZAUDDIN RUBEL / AFP

Alors que l'Europe se débat avec la pandémie de coronavirus qui fait des milliers de morts, dans les pays les plus pauvres - déjà affaiblis par des conflits ou des crises humanitaires - les ONG redoutent l'arrivée du Covid-19.

En Syrie, au Bangladesh ou encore au Burkina Faso, les premiers de cas de coronavirus ont été dépistés ces derniers jours. Ces pays sont déjà en proie à un conflit ou affaiblis par une crise humanitaire, et les ONG alertent sur la catastrophe à venir si le virus continue de se propager dans ces zones qui pourront difficilement faire face.

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a mis en garde mercredi contre le risque de millions de morts dans les pays pauvres et présenté un "plan de réponse humanitaire mondial" assorti d'un appel aux dons à hauteur de 2 milliards de dollars. L'objectif de ce plan vise notamment "à nous permettre de combattre le virus dans les pays les plus pauvres au monde".

"Ces pays sont déjà dans des situations très compliquées", souligne à BFMTV.com Philippe Lévêque, directeur de l'ONG CARE France, inquiet des jours à venir, car le coronavirus se propage très vite. "On craint un nombre de morts important", déclare aussi à l'AFP Isabelle Defourny, directrice des opérations chez Médecins sans frontières (MSF).

Des mesures barrières difficiles à mettre en place

Actuellement, la situation critique dans laquelle se trouvent certaines populations rend difficile la mise en place de mesures limitant la propagation du coronavirus, comme le respect d'une certaine distance entre chaque individu. "Il y a clairement un problème de promiscuité sur certaines zones, dans les camps de Rohingyas au Bangladesh, il y a énormément de monde", explique par exemple Philippe Lévêque, ce qui facilite d'emblée la propagation du coronavirus.

Au Bangladesh, qui recense une quarantaine de cas selon les données de l'université américaine Johns Hopkins jeudi, l'ONG Care explique avoir déjà renforcé ses actions de prévention: des salles de quarantaine ont été installées, des liens avec les hôpitaux locaux et des accords avec les services d'ambulance ont été établis, mais le contexte difficile limite forcément les actions possibles.

Alors que les tentes sont collées les unes aux autres et logent plusieurs personnes, la distanciation sociale est "virtuellement impossible", explique à l'AFP Paul Brockman, directeur Bangladesh pour MSF. Et "comment demander à ces populations de se laver les mains plusieurs fois par jour alors qu'elles n'ont pas ou peu d'accès à l'eau potable?", souligne Philippe Lévêque.

"Le système de santé est en ruine"

En Syrie, après neuf ans de conflit, des millions de personnes vivent actuellement dans des abris de fortune ou des camps de déplacés. De plus, "de nombreux hôpitaux et centres de santé ont été bombardés. Les professionnels de santé sont peu nombreux: ils sont morts, ont quitté le pays ou ont été contraints de fuir les bombardements", explique Nirvana Shawky, directrice régionale de CARE pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, sur le site de l'organisation.

"Au vue des ressources actuelles, il semble impossible de fournir une assistance médicale suffisante à grande échelle en cas d’épidémie de grande ampleur. Nous sommes déjà submergés par les besoins immenses", explique la directrice régionale, alors que la Syrie compte pour le moment 5 cas, selon le décompte de l'Université Johns Hopkins jeudi.

Au Yémen, les groupes en conflit ont déclaré cette semaine un cessez-le-feu général face à la propagation mondiale du nouveau coronavirus. Aucun cas n'y a été recensé pour le moment, mais son arrivée fait craindre une catastrophe sanitaire dans un pays déjà en crise: "le système de santé est en ruine. Le pays est au bord de la famine. Au cours des dernières années, les Yéménites ont déjà dû affronter des épidémies de dengue, de diphtérie… Il y a actuellement une épidémie de choléra… La population est très vulnérable", déclare Aaron Brent, directeur de CARE au Yémen.

Conjuguer l'épidémie aux contextes locaux

Dans des pays où il n'existe pas de chômage partiel et où les habitants ne peuvent compter sur aucun filet social, la mise en place de mesures de confinement représentera de toute façon un défi. Alors que l'Inde a renforcé ses mesures de restrictions et instauré le confinement ces derniers jours, pour les plus pauvres, "rester chez soi n’est pas une option", explique le média RFI, "ces personnes ont besoin de travailler tous les jours pour gagner leur pain et vont donc sortir coûte que coûte". 

"Si le pays est à l'arrêt sans filets sociaux, on craint des cambriolages, des attaques violentes", déclare également Philippe Lévêque. Il craint alors une possible montée de l'insécurité dans certaines zones. "Il y a déjà eu des pillages de pharmacie, et on entend dans certains pays des remarques sur ces étrangers qui ramènent le virus", explique-t-il.

L'arrivée du coronavirus va également mettre un frein aux différentes activités des ONG. Guillaume Baret, responsable des programmes de MSF pour l’Afrique de l’Ouest, explique au Monde avoir "dû suspendre une campagne de vaccination contre la rougeole dans la ville de Houndé (Burkina Faso), après l’apparition d’un cas de Covid-19 dans la région". L'arrivée du coronavirus risque en effet se conjuguer avec d'autres épidémies. Au Burkina Faso, qui compte plus de 150 cas recensés et au moins 4 morts jeudi, la période de "haute transmission" du paludisme et "les risques de choléra" sont réels dans les mois prochains, précise le responsable.

Dans les pays où CARE se trouve, "on a réorienté les programmes Education ou Formation Professionnelle, pour parler du coronavirus", explique Philippe Lévêque, "il faut utiliser les relais dans la population que nous avons encore" pour transmettre des informations sur le virus, comme les gestes barrières. "Lors des épidémies Zika et Ebola, cela avait été efficace", assure-t-il. 

Avec le confinement "on peut être empêché d'intervenir"

Mais pour les organisations humanitaires, l'une des difficultés liées à l'épidémie de coronavirus, c'est qu'en "allant sur place, on peut les contaminer nous aussi", explique le directeur de CARE France. Ils doivent donc faire appel à leurs équipes déjà sur zone, mais avec les logiques de confinement "on peut être empêché d'intervenir et d'envoyer de nouvelles personnes", souligne-t-il. L'enjeu pour ces organisations est alors de négocier avec les autorités locales pour être considérés comme des aides sanitaires, pouvant donc circuler pour venir en aide aux populations.

Au Burkina Faso, "les mesures prises pour restreindre la circulation des personnes constituent également un défi pour nous", explique Isabelle Defourny, Directrice des Opérations de MSF dans une interview sur leur site.

"Elles risquent de limiter notre capacité à déployer du personnel expérimenté au Burkina Faso, dont la présence est aujourd’hui nécessaire pour permettre une montée en puissance des secours humanitaires dans les prochaines semaines".

Que ce soit à l'ONU ou directement pour leurs actions dans les différents pays concernés, les ONG, comme CARE, Médecins Sans Frontières ou encore Action contre la Faim en appellent aux dons (liens des différentes plateformes de dons sur les noms des ONG, ndlr). Si l'Asie commence à maîtriser l'épidémie, la difficulté pour les pays pauvres de faire face entraîne le "risque d'une deuxième vague de contamination dans les pays occidentaux" souligne Philippe Lévêque. "Si on ne donne pas par solidarité, donnons au moins par égoïsme".

Salomé VINCENDON