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James Baldwin, cet écrivain devenu la référence des manifestations américaines contre le racisme

James Baldwin, chez lui à Saint-Paul-de-Vence en 1979.

James Baldwin, chez lui à Saint-Paul-de-Vence en 1979. - RALPH GATTI / AFP

Sur les réseaux sociaux, dans les prises de parole de personnalités politiques, un nom revient autour des manifestations dénonçant la survivance du racisme aux Etats-Unis: celui de James Baldwin. BFMTV.com a demandé à un universitaire français, traducteur de l'une de ses œuvres, de commenter le retour de flamme politique de cet écrivain afro-américain mort en France en 1987.

Bien sûr, l'écrivain engagé n'a plus rien d'une figure mystérieuse. Depuis Victor Hugo parlementaire, jusqu'à Régis Debray révolutionnaire puis conseiller mitterrandien, en passant par Jean-Paul Sartre protestataire et pétitionnaire, la France a connu sa part de littérateurs amateurs de mêlées. Les Etats-Unis de Jack London et d'Ernest Hemingway sont également logés à très bonne enseigne.

Rares cependant sont ceux dont l'aura s'invite encore dans les manifestations après leur mort. Pourtant, celle de James Baldwin, né à New York en 1924 et mort 63 ans plus tard à Saint-Paul-de-Vence, plane comme la volute d'une lumineuse fumée au-dessus de la flambée de colère qui s'est emparée des Etats-Unis depuis le meurtre de George Floyd, Afro-Américain de 46 ans, le 25 mai dernier à Minneapolis, par un policier blanc. 

"On ne peut jamais changer ce qu'on n'affronte pas"

Le New Yorker vient ainsi de mettre en ligne l'un des articles de cet écrivain afro-américain qui a nourri son oeuvre de ses réflexions sur la condition des Noirs sur sa terre natale, mettant cette citation en exergue, comme un avertissement: "Ce que les blancs ignorent des Noirs révèle, précisément et inexorablement, ce qu'ils ignorent d'eux-mêmes".

Manifestants et élus démocrates ont également puisé dans ses textes des citations comme autant d'emblèmes. Jennifer O'Mara, représentante démocrate de l'Etat de Pennsylvanie, a ainsi relayé sur Twitter cette formule: "On ne peut pas changer tout ce qu'on affronte, mais on ne peut jamais changer ce qu'on n'affronte pas". Surtout, ce jeudi, l'ancien président des Etats-Unis, Barack Obama, a rendu hommage à l'écrivain et à un recueil d'essais consacrés à la question raciale américaine: The Fire Next Time (en français, Le feu la prochaine fois)

"Une actualité suffocante"

Gérard Cogez, professeur de littérature à l'université de Lille, a traduit Blues For Mister Charlie, l'une des pièces de James Baldwin qui paraîtra le 27 août prochain sous le titre Blues pour l'homme blanc aux Editions de la Découverte, et prépare une biographie de l'auteur. Il a commenté pour BFMTV.com le succès public posthume de cet homme de lettres ardent dénonciateur des oppressions étouffant son pays:

"L'actualité de Baldwin est suffocante! Il avait dit: 'Si on ne règle pas le problème rapidement, il s'aggravera'. C'est pourquoi l'un de ses titres a été Le feu la prochaine fois. Aujourd'hui, nous sommes en train de revivre ce qu'il a vécu, même si, au fond, ça n'a jamais cessé". 

"Parmi les questions mises en évidence par les événements actuels, il y a celle de l'impunité. Les manifestants veulent une justice équitable! Or, dans la pièce que j'ai traduite, Blues For Mister Charlie, on voit comment un procès se mène pour aboutir à la relaxe d'un meurtrier dont tout le monde sait, les Blancs aussi bien que les Noirs, qu''il est le meurtrier", illustre Gérard Cogez.

S'il n'a jamais rompu le lien avec les Etats-Unis, y multipliant les allers-retours, s'y politisant peu à peu, participant même à la marche de Selma pour les droits civiques en 1965, balançant entre le pasteur Martin Luther King et le plus martial Malcolm X., James Baldwin s'est installé en France dès 1948. "Il avait un dossier énorme au FBI", note d'ailleurs le professeur de littérature.

L'écho d'une double appartenance

Noir et homosexuel, James Baldwin était venu à Paris saisir l'espoir d'une vie plus simple. L'appartenance de James Baldwin à deux communautés réprimées, alors tenues à distance aux Etats-Unis, l'une ségréguée, l'autre placardisée, compte peut-être aussi dans sa convocation par un mouvement actuel qui, si il vise avant tout à dénoncer les violences policières racistes, revendique une dimension intersectionnelle. Terme issu des sciences humaines, et réemployé par certains courants de la gauche, l'intersectionnalité pose l'idée que différents systèmes de domination et de discrimination (comme le capitalisme, le racisme, l'homophobie ou le sexisme) sont en fait liés entre eux. 

"James Baldwin a lié ces deux choses, être Noir et être homosexuel aux Etats-Unis", confirme Gérard Cogez, qui nuance aussitôt en expliquant que l'auteur refusait qu'on croque sa personne en deux traits rapides: "Il détestait tout ce qui était de nature à diviser. Il considérait que l'expérience humaine avait forcément vocation à être universelle". 

Ne pas se détourner 

Cette aspiration à l'universalité lui a fixé une ligne de conduite: ne jamais se détourner des Blancs américains. "L'expérience des Blancs aux Etats-Unis, ou comme il le dit, de ceux qui se croient Blancs, c'est-à-dire qui insistent sur cette identité pour oublier l'oppression dont ils sont victimes à un autre degré, il la prend en compte sans excuser. Pour lui, ceux qu'on a pu désigner comme 'les petits Blancs du sud', ne se rendent pas compte qu'ils sont aussi victimes de cette idéologie", souligne l'universitaire. 

Cette complexité se reflète bien sûr dans sa démarche littéraire artistique. "Il était considéré de son vivant comme un écrivain majeur. Je veux dire comme un grand écrivain tout court et pas uniquement comme un 'écrivain noir'", ponctue le traducteur de Blues pour l'homme blanc. Une reconnaissance qui n'est pas pour lui déplaire car James Baldwin a eu "besoin d'acquérir une confiance littéraire", explique Gérard Cogez. Plus tard, sa conscience politique grandissante l'a amené à moduler sa position.

"A partir du tournant des années 1950-1960, avec notamment le boycott des bus en Alabama pour dénoncer la ségrégation, il s'est mis à considérer comme son devoir le fait de s'exprimer en tant qu'écrivain noir", décrit encore notre interlocuteur, qui remarque que l'humanisme le plus vaste est encore à l'origine de ce virage: "Car il voit aussi l'expérience des Noirs aux Etats-Unis comme universelle".

Une affaire de mots 

Une amplitude dans l'ambition qui semble se marier inextricablement avec la nature même de la littérature. Et comme celle-ci est affaire de langue, de mots avant tout, Gérard Cogez livre ceux que le style de James Baldwin lui inspire: "'Témoignage', c'est le premier qui me vienne. Dans ses essais, il a une écriture à la fois très précise, informée et d'un grand contrôle littéraire. Il y a aussi une grande finesse d'analyse. Et en ce qui concerne ses romans, il montre un grand réalisme. En tant qu'Européen, on peut se dire qu'on ne connaît pas la situation dont il parle, et pourtant on a l'impression d'y être."

S'ils obtenaient gain de cause, les manifestants américains pourraient offrir un présent à celui qui éclaire leur combat plus de trente ans après sa mort: le délester de la politique, pour le rendre tout entier à la littérature. 

Robin Verner