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Italie: Giuseppe Conte, l'homme de paille devenu l'homme fort du gouvernement

Giuseppe Conte arrivant ce jeudi au Quirinal pour y rencontrer le président de la République italienne.

Giuseppe Conte arrivant ce jeudi au Quirinal pour y rencontrer le président de la République italienne. - AFP PHOTO / QUIRINALE PRESIDENTIAL PRESS OFFICE

Giuseppe Conte a été le président de ce Conseil italien, partagé entre le Mouvement Cinq Etoiles et la Lega, qui a fini par voler en éclat. Le président de la République, Sergio Mattarella, vient cependant de lui demander ce jeudi de constituer le nouveau gouvernement, attelage cette fois constitué du M5S et du Parti démocrate.

L'histoire est généreuse en personnages apparemment falots, portés au pouvoir en raison même de leur effacement et absence supposée de poids politique, damant finalement le pion à ceux qui croyaient pouvoir les manipuler dans l'ombre. "C'est un crétin qu'on mènera", disait ainsi complaisamment Adolphe Thiers de Louis-Napoléon Bonaparte, le même qui allait pourtant l'écarter du pouvoir pendant les dix-huit années suivantes. Toutes proportions gardées, il semble que Giuseppe Conte soit fait de ce bois-là.

Depuis mai 2018, cet avocat et universitaire était le président d'un Conseil italien partagé, ou déchiré selon les jours, entre le Mouvement Cinq Etoiles (M5S) et la Lega. Lui-même ceinturé par ses deux vice-présidents du Conseil Luigi Di Maio et Matteo Salvini, il était un chef de gouvernement aux allures de prête-nom, un "monsieur personne", d'après le mot cruel d'un journaliste italien relayé ici par Marianne.

Pourtant ce jeudi, après trois semaines de tempête politique initiée par l'éclatement de la coalition dû à un Matteo Salvini trop sûr de ses forces, c'est bien lui que le président de la République, Sergio Mattarella, a reçu dans son palais du Quirinal, et c'est bien à lui qu'il a demandé de constituer un nouveau gouvernement. Amputé de l'une d'entre elles, le Conseil à venir a dû se trouver une nouvelle jambe. Cette fois, c'est le Parti démocrate qui accompagnera le M5S. 

La métamorphose 

Et c'est là l'une des surprises du chef. Car ils étaient nombreux à penser que jamais au grand jamais le Parti démocrate n'accepterait de laisser la bride à un dirigeant blanchi sous le harnais d'un attelage faisant la part belle à un parti d'extrême droite comme la Lega. Le Parti démocrate a pourtant acquiescé.

La solidité politique nouvelle de Giuseppe Conte a de quoi étonner lui qui, en mai 2018, avait pris ses fonctions sans courant derrière lui, ni aura personnelle.

"A l'époque, la désignation de Giuseppe Conte est issue d'un arbitrage entre le M5S et la Lega. C'est une personne très neutre, un juriste, qui connaît bien la constitution. Il vient du Sud mais travaille à Florence. Il n'était pas du M5S même s'il avait ses accointances avec le mouvement. Et finalement, en 14 mois, il est rentré dans le costume de président du Conseil", analyse pour BFMTV.com Fabien Gibault, spécialiste de l'Italie. 

Pourtant, selon l'écrivain et historien, également spécialiste de la politique italienne, Jacques de Saint-Victor, Giuseppe Conte est toujours un "personnage en réalité assez fade", servi par les circonstances.

"Ce qui est apprécié chez lui, ce n'est pas son sens politique, dont je doute encore, mais son caractère tranquille qui lui a permis de ne pas trop mal mener la barque du gouvernement de la Lega et du M5S et laisse à penser qu'il en sera de même avec le Parti démocrate", nous explique-t-il. 

Nouvelle gloire 

Lorsqu'il passait pour la quantité négligeable chapeautant un sulfureux gouvernement, Giuseppe Conte avait au moins pour lui la distance. Au-dessus de la mêlée, il s'effaçait du jeu politique dans lequel Luigi Di Maio et Matteo Salvini pouvaient évoluer à loisir. Il a indubitablement pris des couleurs de ce côté, au grand dam du premier.

"Luigi Di Maio pensait qu'en imposant Giuseppe Conte à la tête du prochain gouvernement celui-ci ne pourrait se faire. Or, le Parti démocrate a cédé et Luigi Di Maio perd", juge Jacques de Saint-Victor. 

L'étoile du ministre du Travail et des Politiques sociales a en effet bien pâli dans la constellation du M5S qui n'est plus très loin de rouler pour l'ancien professeur de droit.

"On a vu que Di Maio était parfois un peu léger, qu'il avait du mal à suivre le rythme de Matteo Salvini. Et c'est une carte à jouer pour le M5S car il est très apprécié des Italiens", note Fabien Gibault.

Et Giuseppe Conte trouve désormais des alliés plus éloignés de ses bases, au sein même du Parti démocrate:

"Matteo Renzi a fait comprendre aux siens que Giuseppe Conte était une bonne occasion, une opportunité, qu'il était préférable à un membre plus radical du M5S", poursuit Fabien Gibault. 

Monsieur Conte au Sénat 

Un moment-pivot a scellé ses noces avec le M5S. Le 20 août dernier, devant le Sénat, Giuseppe Conte donnait un discours pour annoncer sa démission du fait de la fin de la coalition. Il avait alors étrillé Matteo Salvini, assis à côté de lui, déclarant notamment, après avoir brossé le tableau de la situation:

"Ce sont les raisons qui m’amènent à qualifier d’extrêmement irresponsable la décision de déclencher la crise gouvernementale. Je dois dire que le ministre de l’Intérieur a montré qu’il poursuivait ses propres intérêts et ceux de son parti." 

Glissements 

En franchissant le gué, le juriste a toutefois beaucoup à perdre. Et si le père tranquille, garant des institutions et de la constitution, apparaissait dorénavant comme un politicien de plus? La réponse dépendra de la composition du gouvernement, de l'équilibre dans la provenance des ministres mais aussi dans le nombre des vice-présidents. S'il semble acquis que le Parti démocrate, qui a dû se résigner à sa reconduction, verra l'un de ses leaders promu à ce titre, la présence ou non d'un vice-président du Conseil M5S est hautement incertaine. Dans le cas où il n'y en aurait pas, ce qui s'expliquerait par la proximité désormais indéniable entre Giuseppe Conte et ce mouvement, le président du Conseil deviendrait du même coup l'homme d'un clan politique. 

Même s'il rentrait dans le moule, il n'en reste pas moins que Giuseppe Conte aura eu la démarche d'un très curieux animal politique. En à peine plus d'un an, il est passé de tête de proue d'un gouvernement difficilement définissable, balançant entre le populisme revendiqué et théorisé du M5S et les poussées anti-immigration de la Lega, à celle d'une équipe drapée dans la bannière bien mieux connue de la sociale-démocratie pro-européenne. 

Il faut mettre des mots sur la trajectoire de Giuseppe Conte dans un pays de combinaisons politiciennes autant que d'expérimentations politiques.

"Il y a de moins en moins de partis en Italie, et de plus en plus de mouvements, c'est-à-dire des formations qui poursuivent des objectifs brefs, de court terme, et sont capables de toutes les alliances pour y arriver. Je pense qu'à l'avenir, on aura régulièrement des partis dissemblables prenant un homme neutre pour appliquer le programme. Aujourd'hui, Giuseppe Conte a un rôle atypique mais il est appelé à se répéter", développe Fabien Gibault. 

Les habits neufs du transformisme 

Jacques de Saint-Victor y voit davantage la nouvelle peau d'une tradition italienne au cuir épais: le transformisme. "En Italie, on connaît ce genre de figure, qui est celle du transformisme, inventé par Depretis dans les années 1870. Ce qui nous paraît nouveau n'est en fait que le fameux 'ni droite, ni gauche' qui est une vieille lune du parlementarisme dégradé", nous dit-il avant de se tourner vers l'opinion transalpine:

"Les Italiens ne sont pas déboussolés car ils ont déjà eu ça dans leur histoire mais c'est quand même considéré comme un procédé honteux. L'idée, ici, était de constituer un gouvernement coûte que coûte pour ne pas aller aux élections". 

Parti démocrate et M5S font aujourd'hui le choix de la continuité en appelant à nouveau Giuseppe Conte à la tête du gouvernement. Demain, ce même choix pourrait bien entraîner au contraire la déstabilisation du monde politique italien. 

Robin Verner