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Fusillade de Las Vegas: la revendication de Daesh en question

Une fusillade a ensanglanté Las Vegas, tard dimanche soir.

Une fusillade a ensanglanté Las Vegas, tard dimanche soir. - David Becker / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Quelques heures seulement après qu'une fusillade a fait au mois 58 morts et 515 blessés, les observateurs ont été surpris par une revendication rapide de Daesh via son agence de propagande, bientôt suivie d'un communiqué de l'organisation jihadiste elle-même. Ces déclarations sont observées avec une grande prudence.

La fusillade avait fait rage quelques heures seulement auparavant à Las Vegas, faisant plus de 50 personnes et 515 blessés, lorsque l'agence de propagande islamiste Amaq s'est invitée dans l'enquête ce lundi: Daesh revendique l'attaque perpétrée par Stephen Paddock, un Américain sans histoire de 64 ans, et assurait que l'homme s'était converti à l'islam il y a quelques mois. Pour le moment, cette annonce, démentie en l'état par les autorités et passée sous silence par Donald Trump, suscite doutes et interrogations. Dans la soirée de lundi, Daesh, lui-même, a fini par publier son propre texte, s'attribuant la paternité de l'attentat. Comme l'a signalé Rita Katz, directrice de SITE, organisation qui étudie le terrorisme international et Daesh en particulier, le texte appelle Stephen Paddock: "Abou Abd Abdulbar al-Ameriki". 

Selon une traduction en anglais de ce message, relayée sur Twitter par Rukmini Callimachi, journaliste pour le New York Times, il est notamment dit que Stephen Paddock (cité donc sous le nom de guerre dont l'organisation l'affuble) a "répondu à l'appel du commandeur des croyants (Abou Bakr al-Baghdadi) enjoignant de viser l'alliance des croisés" et avait au préalable "soigneusement surveillé les rassemblements dans la ville de Las Vegas". 

"Un second communiqué apparu sur les canaux officiels confirme que Stephen Paddock est bien un membre de Daesh, et affirme que la fusillade de Las Vegas était en préparation depuis plusieurs mois", a dit Nicolas Hénin, notre consultant en matière de terrorisme, Nicolas Hénin, sur notre chaîne. "Cette fois-ci, le communiqué vient de la maison-mère. La mise en page est celle des communiqués qui viennent du cœur de Daesh. Ce sont des communiqués qui sont beaucoup plus longs", a-t-il enchaîné.

"Cela veut dire que Daesh insiste, se rend bien compte que l’opinion publique internationale ne prend pas très au sérieux la revendication publiée par Amaq, cherche à renforcer le narratif, le récit selon lequel cet acte a bien été commis par un de ses partisans. Ce n’est pas impossible, l’enquête le montrera. Pour le moment, tous les éléments qui apparaissent de l’enquête vont dans une direction inverse", a affirmé Nicolas Hénin. 

Dans les heures qui ont suivi, la plupart des médias de Daesh ont répercuté la revendication, selon Rukmini Callimachi qui s'est étonnée de cette "insistance bruyante" de Daesh qui n'a pourtant toujours pas produit de preuve. 

Trump dément par omission

Au cours d'un point-presse, donnée à Las Vegas ce lundi, alors que seul le communiqué de Amaq avait été publié, un agent spécial du FBI a lancé: "Nous avons déterminé qu’il n’ y a aucun lien avec un groupe terroriste international. L’enquête est en cours. (...) On va s’assurer que nos informations sont factuelles et que l'enquête est fondée sur les faits afin d’apporter confort et paix à la communauté". 

Précédemment, lors de son allocution ce lundi depuis la Maison blanche, Donald Trump n'avait pas évoqué la revendication. Un démenti implicite selon notre correspondant aux Etats-Unis, Jean-Bernard Cadier: 

"Il n’a pas parlé de cette revendication de l’Etat islamique qui est intervenue quelques minutes avant son intervention ce qui revient à un démenti, et à un démenti très net. On ne peut pas imaginer un instant que le président des Etats-Unis face à un attentat qui pourrait être terroriste, islamiste, radical sur le territoire des Etats-Unis ayant causé le plus grand nombre de morts de toutes fusillades de l’histoire du pays n’y fasse pas allusion."

Le profil de Paddock ne ressemble pas à celui d'un converti

Une revendication opportuniste alors? Une annonce faite sur le tas par un Daesh aux abois militairement? Nicolas Hénin invite à la prudence: "Il n'est pas certain qu'il s'agisse d'une revendication opportuniste". Le journaliste a nuancé, ajoutant que deux types d'explications supplémentaires restaient à explorer: "Celle d’une intoxication, ou celle d’un faux".

Rappelant la chaîne de conception et de diffusion de ces dépêches de propagande, il a noté que les dépêches d'Amaq étaient conçues en zone syro-irakienne avant de circuler de "pair à pair" sur les réseaux sociaux ou les groupes de discussion de l'application Telegram. "Il n’est pas impossible qu’une revendication fantaisiste puisse passer sur ces chaînes. Ce n’est jamais arrivé à ma connaissance mais ce n’est pas à écarter", a-t-il posé. 

L'habitude qu'avait prise Stephen Paddock de jouer au casino, alors que le jeu est strictement interdit par l'Islam, et son absence de convictions religieuses marquées selon des mots tenus par son frère Eric Paddock auprès du Las Vegas Review Journal, contribuent aussi à mettre en doute l'authenticité d'une conversion à la foi musulmane du tireur. En outre, le tireur a préféré le suicide au martyre, comme l'a dit sur notre plateau Régis Le Sommier, directeur adjoint de la rédaction de Paris Match et auteur de plusieurs livres sur la question jihadiste, qui a fait observer: 

"Il faut normalement en cas de revendication comme celle-ci qu’il y ait une allégeance de l’individu. Le lien peut être ténu. Souvenez-vous de l’autre mass murderer, celui qui avait établi le plus lourd bilan avant Stephen Paddock, le tireur d’Orlando. Il avait fait allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. Au moins, il y avait ce lien, une connexion. Là, on ne l’a pas mais l’enquête ne fait que commencer."

"Courrez Etats-Unis"

Rita Katz a fait part de ses réflexions sur Twitter. Elle a tout d'abord remarqué que la revendication et l'affirmation de la conversion de Paddock provenaient de deux déclarations distinctes frappées du sigle Amaq. "Vu ce que l'on sait de Stephen Paddock, Daesh a besoin de montrer des preuves. Sinon, cela pourrait vouloir dire Daesh est de plus en plus fébriles dans ses revendications", a-t-elle ensuite posté. 

Selon elle, les partisans de l'armée jihadiste ne soupçonnaient pas de connexion entre Paddock et leur groupe avant la revendication, cependant "Aswirati Media, lié à Daesh, postait déjà des images célébrant la tuerie". 

Après avoir constaté que Daesh, au sortir de sa déclaration initiale, avait décliné celle-ci en de nombreuses langues, elle a écrit: "Il est difficile de dire s'il s'agit d'une promesse de preuves ou de menaces, mais des messages pro-Daesh affirment que ceux qui disent que "[Daesh] n'a rien à voir" avec l'attaque le "regretteront".

Un visuel circule sur Internet - montrant des policiers américains en train de courir - où l'on peut lire en surimpression (et en anglais): "Courrez, Etats-Unis d'Amérique, l'Etat islamique arrive". 

L'utilité ambivalente d'Amaq pour Daesh

Aymenn Jawad Al-Tamimi, chercheur au Middle-East Forum, s'est fendu d'un article portant sur les revendications de Daesh via l'agence de propagande Amaq, leur interprétation, les buts qu'elles servent, dans la foulée du dernier communiqué en date, ce lundi. Le statut de cette "agence" lui paraît essentiel: s'il ne fait aucun doute qu'Amaq est l'une des créatures médiatiques de Daesh, elle n'a jamais été reconnue officiellement comme telle par le "Califat", et imite les codes des véritables organes de presse.

Cette fois-ci, par exemple, Amaq dit tenir l'information de la conversion de Stephen Paddock d'une "source sécuritaire". Ce silence de Daesh, et cette affectation de distance entre les deux organismes, ont un intérêt immédiat pour les terroristes, selon lui: Amaq peut fonctionner comme une officine, émettant des revendications possiblement infirmées plus tard (bien que Daesh ait jusqu'ici fait preuve de circonspection en s'emparant de ce genre d'événements, évitant de se placer dans la position inconfortable de revendiquer un attentat dont l'auteur n'aurait rien à voir avec l'islamisme, comme le souligne ici Graeme Wood, journaliste reconnu pour son expertise dans le domaine de Daesh) sans obliger Daesh à corriger ses propres dires. 

Le chercheur a aussi écrit: "Quand bien même, un communiqué d'Amaq en lui-même peut suffire à créer un impact psychologique et susciter des émotions, notamment en raison de nombreuses personnes qui n'attendent qu'une chose: pouvoir saisir n'importe quel élément allant dans le sens de leurs opinions préconçues à propos d'une attaque". 

Robin Verner