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Que changerait une Crimée russe?

La joie au centre de Simféropol, où des prorusses exhibent un drapeau russe, après l'annonce de la demande de rattachement formulée envers la Russie par le parlement de Crimée. .

La joie au centre de Simféropol, où des prorusses exhibent un drapeau russe, après l'annonce de la demande de rattachement formulée envers la Russie par le parlement de Crimée. . - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

De la Crimée russophone à la Crimée russe, il n'y a qu'un pas, que Vladimir Poutine pousse à franchir de tout son poids diplomatique. Mais que cela va-t-il changer pour les Criméens? Eléments de réponse avec Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste de la région.

Après le référendum favorable à 96,6% au rattachement de la Crimée à la Russie, le Premier ministre de Crimée, Sergueï Axionov, avait lancé dimanche à la foule en liesse: "Nous rentrons à la maison".

De fait, la Russie de Poutine a tout fait pour donner à la péninsule jusque-là ukrainienne les moyens de concrétiser ce rattachement, encore totalement improbable il y a encore quelques semaines. Avec une Douma (la chambre basse du Parlement russe) à ses ordres qui doit se prononcer vendredi, le président russe fixe les règles du jeu. Il a lundi soir reconnu par décret la "Crimée Etat souverain", une première étape vers une possible intégration à la Russie.

Mais tandis que les Occidentaux annoncent de nouvelles sanctions ciblées contre des personnalités russes et criméennes, la vie des habitants de la Crimée est en passe de basculer. Que va changer concrètement ce retour dans le giron russe et à quelles difficultés cette région doit-elle s'attendre?

> Langue, monnaie, nationalité: les mesures déjà anticipées par le parlement de Crimée

Devenir russe signifie très concrètement, pour les Criméens, adopter la monnaie, la langue, la nationalité et l'heure russes. Le Parlement de Crimée, qui a demandé son rattachement à la Russie, a pris les devants et annoncé des mesures concrètes.

• Pour la langue, rappelons qu'une majorité de la population parle déjà russe, et partage avec la Russie les bases d'une culture commune. Selon Tatiana Kastouéva-Jean, chercheuse à l'Ifri et spécialiste de la Russie, jointe par BFMTV.com, "les populations russophones sont très imprégnées des médias russes. Il n’y a pas tellement de différence avec les Russes. La population de la Crimée adhère très fortement aux valeurs conservatrices russes".

• Pour ce qui est de la monnaie, les autorités de Simféropol ont déjà annoncé l'adoption du rouble en concurrence avec la hryvnia, la monnaie ukrainienne qui avait cours jusqu'à présent. Celle-ci doit encore avoir cours jusqu'au 1er janvier 2016.

• Pour le fuseau horaire, le choix semble arrêté, selon les autorités de Crimée: l'heure officielle sera russe, soit deux heures d'avance sur Kiev. Le passage sera effectif le 30 mars prochain, selon le dirigeant séparatiste de Crimée, Sergueï Axionov.

• Pour la nationalité, les Criméens bénéficieront de la nationalité russe exclusive, pour "ceux qui en auront fait le choix". Le problème est le même que pour les militaires ukrainiens sur place, et pour qui le choix consiste à prêter serment au nouveau pouvoir ou à partir.

D'ailleurs, note Tatiana Kastouéva-Jean, on pourrait assister à "un mouvement inverse de migration" de certains Ukrainiens pro-russes vers la Crimée. Certains Ukrainiens, explique-t-elle, "voudront s’installer là-bas, car ils se sentiront plus en sécurité que dans l’ouest du pays (l'Ukraine). Ils estiment que le gouvernement en place est de type fasciste et qu’il y a donc une menace pour eux".

• Sur le plan diplomatique, une Crimée rattachée n'aura pas à connaître le "scénario très compliqué de la Transnistrie et de l’Ossétie du sud", deux pays non reconnus par la communauté internationale, mais seulement par la Russie et par quelques rares autres pays placés dans son sillon. "Si la Russie accepte la Crimée dans ses frontières, cette région sera une partie de la Russie et n’aura pas à construire des relations internationales proprement dites. Cela passera par le centre", observe Tatiana Kastouéva-Jean.

> Face à l'enthousiasme revendiqué des autorités de Crimée, de larges défis à relever

La nouvelle Crimée pro-russe a beau manifester un enthousiasme apparemment spontané sur la place Lénine de Simféropol, la propagande russe n'y est pas étrangère. "Les Criméens considèrent la Russie comme la 'terre promise' avec un salaire moyen et des retraites qui passent du simple au double", explique Tatiana Kastouéva-Jean, qui voit là "un argument de poids avant le référendum" de dimanche dernier.

Mais les difficultés sont pourtant bien réelles et de nature très variée.

• La dépendance économique et énergétique vis-à-vis de l'Ukraine est très importante. "La vraie question est la viabilité économique et énergétique de la Crimée par rapport à l’Ukraine. C’est elle qui fournit à la péninsule 85% des ressources d’eau et 80% de l’électricité", fait remarquer la spécialiste.

• L'absence de frontières terrestres avec la Russie est un autre problème. "La presqu'île est très dépendante de l’Ukraine. Il n’y a pas d’infrastructures qui la relient à la Russie. Il est question de construire un pont, Medvedev a signé un décret pour cela, mais il ne sera pas achevé avant quelques années. Il n’y a pas de chemin de fer ou d’autoroute qui relie la Russie à la Crimée, cela signifie qu’il faudra approvisionner par la mer et par avion, ce qui a son coût".

• Que va décider la minorité des Tatars? Que vont devenir les Ukrainiens de Crimée non russophones et les minorités telles que celle des Tatars? Ce peuple, persécuté au temps de la Grande Catherine puis pendant la période stalinienne, pourrait choisir de s'"exiler en Turquie" pour rejoindre une communauté de trois millions de personnes, contre moins de 300.000 dans leur berceau historique de Crimée. Mais, note Tatiana Kastouéva-Jean, "certains feront le choix de rester, car il existe beaucoup de familles mixtes".

• Vers une partition encore plus grande de l'Ukraine? Pourquoi la Crimée et pas les autres régions de l'est du pays? Un tel scénario n'est "pas à exclure", estime la spécialiste de la Russie. "Le gouvernement de Kiev a de grandes craintes. La formation d’une garde nationale, composée d’un noyau dur de membres de l’extrême droite, fait très, très peur aux ressortissants de l’est du pays".

David Namias