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Grèce: le risque géopolitique d'un Grexit

Une sortie d’Athènes de la zone euro n'aurait pas uniquement des conséquences économiques sur le Vieux continent, mettent en garde de nombreuses personnalités du monde diplomatique. Explications.

Depuis le "non" des Grecs le 5 juillet dernier aux réformes préconisées par ses créanciers, l'avenir du pays dans la zone euro demeure de plus en plus incertain. Que signifie ce Grexit? Un risque économique sans précédent? Probablement mais pas seulement, s'accordent à dire politiques et spécialistes. Selon eux, le facteur géopolitique a été jusqu'à présent ignoré à tort, comme le souligne Georges Prévélakis, professeur gréco-français de géopolitique à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, interrogé par Le Monde. Des facteurs géopolitiques qui ont comme incidences la balkanisation de la Grèce, l'amplification du phénomène migratoire, voire la menace islamiste.

"Une instabilité qui n’a pas besoin d’être encouragée"

C'est l'avis par exemple de Dominique de Villepin. Invité sur BFMTV et RMC, ce mardi matin, l'ancien ministre des Affaires étrangères s'est dit "affligé par l'aveuglement européen". Pour lui, sortir Athènes de la zone euro reviendrait à "prendre le risque de renvoyer la Grèce à l'instabilité des Balkans, à la poudrière du Moyen-Orient et à la fragilité du Maghreb... L'Europe a besoin de se stabiliser à ses frontières", a ainsi estimé le diplomate. 

Pour Georges Prévélakis, la garantie d'une "Grèce stable politiquement et performante économiquement aide à stabiliser la région et à européaniser les Balkans". "Aujourd’hui, c’est la Grèce qui se balkanise", déplore l'auteur du livre Géopolitique de la Grèce (Editions Complexe, 2005).

Même mise en garde de la part de Jacques Delors. Dans une tribune publiée à six mains avec Pascal Lamy (ancien directeur général de l'OMC) et Antonio Vitorino (ex-commissaire européen et ministre de la Défense portugais) dans Le Monde, le 4 juillet, l’ancien président de la Commission européenne entend alerter à son tour sur les conséquences géopolitiques d'une sortie de la Grèce de l'union monétaire. "Il s’agit d’appréhender l’évolution de la Grèce dans une perspective géopolitique, comme un problème européen, et qui le demeurera. Ce n’est pas seulement avec des microscopes du Fonds monétaire international qu’il faut regarder la Grèce, mais avec des jumelles onusiennes, c’est-à-dire comme un Etat appartenant à des Balkans dont l’instabilité n’a guère besoin d’être encouragée, en ces temps de guerre en Ukraine et en Syrie et de défi terroriste, sans oublier la crise migratoire."

"Athènes plus près de Damas que de Marseille"

En effet, la crise migratoire occupe une place de choix dans le pays: la Grèce est l'une des portes d'entrée des migrants en Europe. Depuis janvier, des dizaines de milliers de migrants sont arrivés sur les îles de Kos, Lesbos et Chios. Pour contrôler ces flux et surveiller la venue d'éventuels jihadistes de l'Etat islamique aux frontières (terrestres avec la Turquie, maritimes avec la Libye), Athènes bénéficie du soutien logistique et financier de l'agence européenne Frontex

Mais si ces partenariats géopolitiques européens venaient à disparaître en raison d'une sortie grecque, l'ouverture d'un couloir de passage pour migrants clandestins, voire pour terroristes serait à redouter. Surtout dans le contexte actuel, comme l'a relevé Dominique de Villepin, qui exhorte l'Europe à "se stabiliser à ses frontières".

Sia Anagnostopoulou, députée de la gauche radicale Syriza (le parti au pouvoir en Grèce) et professeur d’histoire à l’université Pandeion d’Athènes, pointe du doigt une Grèce européenne enclavée dans un bassin méditerranéen menacé de toutes parts. "Nous sommes le seul pays démocratique de culture et de principe européens dans un bassin menacé, au nord, par une montée des nationalismes dans les Balkans, au sud, par un recul démocratique des pays d’Afrique du Nord et, à l’est, par une Turquie en voie de radicalisation religieuse et un Proche-Orient à feu et à sang", analyse-t-elle pour Le Monde.

C'est ainsi qu'il devient impératif pour les partenaires européens de ne pas sous-estimer la dimension géopolitique de la crise, avec une Grèce certes faible économiquement mais forte stratégiquement dans une zone troublée. "Il ne faut jamais oublier qu'Athènes est plus près de Damas que de Marseille", a résumé, pragmatique, Michel Barnier, ancien commissaire européen.