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"Meurtres des kebabs": le procès qui confronte l’Allemagne à ses fantômes nazis

L'appartement de Zwickau où ont vécu Uwe Mundlos, Uwe Böhnhardt et Beate Zschäpe. Cette dernière y a mis le feu avant de se rendre en novembre 2011.

L'appartement de Zwickau où ont vécu Uwe Mundlos, Uwe Böhnhardt et Beate Zschäpe. Cette dernière y a mis le feu avant de se rendre en novembre 2011. - -

Entre 2000 et 2006, huit ressortissants Turcs ou d’origine turque ont été assassinés en Allemagne. Des meurtres sanglants, qui ont provoqué un énorme scandale outre-Rhin. Le procès de la meurtrière présumée s’ouvre lundi.

C’est un procès hors du commun qui s’ouvre lundi à Munich, en Allemagne. Un procès qui promet d’être long et pénible, et qui concentre à lui seul 70 ans d’histoire. Beate Zschäpe, 38 ans, est jugée pour sa participation présumée à neuf meurtres xénophobes, ainsi que celui d’une policière en 2007.

> Huit meurtres sanglants

Sur le banc des accusés, Beate Zschäpe. Ses deux acolytes, Uwe Böhnhardt et Uwe Mundlos, se sont tous deux suicidés le 4 novembre 2011. Tous les trois formaient la "cellule de Zwickau", appelée Clandestinité national-socialiste (NSU). Une dizaine d'autres personnes sont soupçonnées de leur avoir fourni une aide logisitique. Elles seront jugées aux côtés de Beate Zschäpe.

Entre le 9 septembre 2000 et le 6 avril 2006, huit citoyens turcs ou d’origine turque sont tués. Les meurtres sont commis dans des petits commerces: cybercafé, épicerie, magasins de fruits et légumes et même baraques à kébabs – d’où le surnom sordide donné à ces meurtres, les "Dönermorde", en français "les meurtres des kébabs". Beate Zschäpe est également accusée de deux attentats, du meurtre d’un ressortissant grec et d’une policière, ainsi que d’une quinzaine de braquages de banques.

Pendant plus de dix ans, l’enquête demeure non élucidée. Jusqu’à ce jour de novembre 2011, où les policiers retrouvent deux corps calcinés dans un camping-car. Il s'agit des complices de Beate Zschäpe: après un braquage raté, ils ont préféré mourir plutôt que se rendre.

Trois heures plus tard, Beate Zschäpe met le feu à leur appartement de Zwickau, en Saxe. Elle se rend le 8 novembre, et reste murée dans le silence. Entre-temps la police a découvert dans les décombres de l'appartement l'arme qui a tué les neuf immigrés. Le journal "Bild", le parti "Die Linke" et le consulat de Turquie reçoivent un DVD, dans lequel le trio revendique ses crimes.

> Le travail de la police en question

Le procès est délicat. Il révèle une réalité gênante, que chacun pensait appartenir à l'Histoire: le néonazisme a bel et bien continué à exister en Allemagne. Mais surtout, il a été négligé par la police. Car le trio de Zwickau a commencé ses activités criminelles bien avant la série des "meurtres des kébabs". Les trois meurtriers, proches du parti d’extrême-droite allemand, le NPD, sont connus de la police depuis les années 90. Ils n'ont pourtant jamais été inquiétés.

Durant des années, la piste xénophobe n’est pas explorée sérieusement par la police. Les familles des victimes sont au contraire soupçonnées, et subissent des pressions. L’épouse d’un fleuriste est ainsi accusée d’avoir tué son mari de deux balles dans la tête. "Pendant onze ans, nous n’avons pas eu le droit d’être des victimes", témoigne sa fille.

Au fur et à mesure de l’élucidation de l’affaire, la motivation des meurtres apparaît aux yeux du public: la haine des étrangers, que la police n’a pas voulu voir. Le danger a sans cesse été minoré par les renseignements, accusés de négligence, voire de racisme. Le directeur des renseignements démissionne en juillet 2012: ses services ont reconnu que des dossiers liés à l’affaire avaient été détruits, parce qu’ils montraient des liens entre eux et le NPD. Une commission d’enquête parlementaire est ouverte.

L’an dernier, une cérémonie a lieu en hommage aux victimes. La chancelière allemande demande pardon aux familles accusées à tort, et affirme que "ces crimes sont une honte pour notre pays".

> Polémique avec la Turquie

Comme si l’affaire n’avait pas assez affecté le pays, une polémique supplémentaire vient s’y ajouter cet hiver. Le tribunal de Munich décide d’attribuer ses 50 places réservées aux journalistes selon le principe du "premier arrivé, premier servi". Problème: la presse turque n’a pas été prévenue, et se voit privée d’accréditation. Aucun média turc ne peut donc suivre le procès. Devant le scandale diplomatique, Ankara demande à Berlin d'intervenir

La classe politique allemande est gênée: au nom de la séparation des pouvoirs, elle ne peut intervenir directement. Il faudra que le quotidien turc Sabah saisisse la cour constitutionnelle allemande pour que l’affaire trouve une issue.

La cour oblige en effet dans son arrêt du 12 avril le tribunal à accueillir la presse étrangère, "particulièrement celle liée aux attentats". Le scandale est évité de justesse, mais le tribunal doit recommencer du début son processus d’accréditation. Le procès est repoussé de trois semaines.

Ce lundi, chaque regard, chaque geste et chaque déclaration de Beate Zschäpe sera décortiqué. Depuis "la bande à Baader", l'Allemagne n'a plus connu de procès d'une telle envergure.