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Entre fascination et craintes, la colère des gilets jaunes vue par la presse étrangère

Un gilet jaune face aux CRS samedi à Paris.

Un gilet jaune face aux CRS samedi à Paris. - Alain JOCARD / AFP

Les images de la journée parisienne de samedi ont fait le tour des écrans du monde. L'intensification de la colère des gilets jaunes a mobilisé de nombreuses plumes de la presse internationale, qui y voient à la fois la nouvelle expression de l'esprit révolutionnaire français, une crise sociale très concrète et la déclinaison spectaculaire d'un phénomène à l'oeuvre partout dans le monde.

Depuis samedi, et les émeutes secouant les bases de l'Arc de Triomphe et les avenues jouxtant la place de l'Etoile à Paris, de nombreux économistes soucieux du bien-être de l'industrie du tourisme et personnalités politiques de la majorité partagent une même inquiétude. La colère des gilets jaunes et les débordements qui l'accompagnent pourraient, si l'on suit leur analyse, mettre en cause l'image de la France à l'étranger. Mais que dit, justement, la presse internationale de ce mouvement politique et social inattendu, parti d'une exaspération fiscale pour s'approcher désormais d'une crise de régime? 

1789 et 1968 

L'agence Reuters, citée par de nombreux médias anglo-saxons dont les Américains de NBC News, est revenue sur la journée en évoquant les mânes d'un soulèvement français vieux de 50 ans. Si les gilets jaunes, dominés par des classes moyennes et populaires souvent distantes de la politique, paraissent se distinguer d'un Mai-68 à l'époque mené par des étudiants et des syndicalistes politisés, l'ampleur des coups de sang relient les deux événements. "La police anti-émeute était débordée samedi alors que les manifestants amenaient le chaos dans les quartiers les plus chics de Paris, incendiant des dizaines de voitures, pillant les boutiques, et ravageant des résidences luxueuses de particuliers ainsi que des cafés au cours des pires troubles que la capitale a connus depuis 1968", est-il écrit sur un ton un brin apocalyptique. 

La Repubblica, grand média italien, n'est pas moins alarmiste. Dimanche, en effet, son site internet titrait Le cauchemar jaune et la fragilité de Macron, indiquant que c'était non seulement les réformes du président de la République qui suscitaient ce mouvement populaire mais aussi la "philosophie politique" qui les inspirait. Le quotidien de centre-gauche a par ailleurs donné la parole à Christophe Guilluy, l'essayiste dont les travaux sur la France périphérique sont régulièrement rappelés depuis l'apparition des gilets jaunes sur la scène publique. Ce dernier y met en garde contre une "sécession sociale"

Pour mieux comprendre le déchaînement en cours, il existe plusieurs options. Certains ont décidé de dépasser la simple référence à Mai-68 tout en conservant la même optique. Ainsi, selon El Pais, l'actualité se comprend au travers d'un crochet par les soubresauts de l'histoire de France, riche en soulèvements. "La France, pays où la tentation révolutionnaire n'est jamais loin et fait partie de l'identité comme le drapeau et l'hymne, flirte avec la crise politique", note le journal espagnol.

Le portrait des manifestants intrigue 

D'autres se sont penchés sur une donnée supplémentaire du problème: le portrait des manifestants. Dans un long reportage à Guéret, dans la Creuse, auprès d'une France où le frigo est vide dès le 20 du mois tandis que la facture d'électricité est toujours sur la table, le New York Times décrit "un extraordinaire accès de rage et de ressentiment" émanant de "travailleurs ordinaires prenant pour cible la montée des inégalités" qui ont tiré leurs vies vers le bas. La correspondante du Guardian complète ce panorama:

"Les manifestants viennent largement de villes périphériques, de communes et d'espaces ruraux et incluent de nombreuses femmes et mères célibataires. Beaucoup des manifestants ont des emplois, sont informaticiens, ouvriers, livreurs, soignants. Tous disent que leurs maigres revenus ne leur permettent pas de joindre les deux bouts à la fin du mois". 

L'exécutif dans l'impasse aux yeux du monde 

El Pais retient une conséquence directe du caractère protéiforme de la mobilisation: "Pour être gilet jaune, il suffit d'en enfiler un". Et du point de vue du pouvoir, cet enseignement s'impose comme une difficulté nouvelle. Or, jusqu'ici Emmanuel Macron, son Premier ministre, les ministres et la majorité n'ont pas réussi à juguler le mouvement, pas même à l'apaiser à la marge. Il faut dire que la parole de l'exécutif, et de ses soutiens, est désormais inaudible, rendant vaines les avances cosmétiques et les propositions de réunions. Tel est en tout cas l'avis d'un édito du Temps, journal suisse relayé ici par Courrier international.

Une erreur, lit-on, "serait de croire qu’à ce stade la réponse à ce mouvement mal contrôlé peut encore être l’affaire d’une audience à Matignon, ou d’une réunion d’urgence à l’Élysée. Les prises de parole successives d’Emmanuel Macron ont montré que le président français n’est plus entendu, tout comme ses ministres. Plus grave: les macroniens eux-mêmes semblent aujourd’hui murés dans le silence."

La France, un laboratoire politique 

Le moment échappe d'autant plus aux autorités de notre pays qu'il ne lui est pas propre, d'après, notamment, Guy Taillefer dans Le Devoir, média canadien.

"Car cette exaspération, dont les racines sont plurielles, ces Français la partagent en fait avec les sociétés d’un peu partout dans le monde, du Nord comme du Sud, face aux défis croisés et contradictoires qui empêchent de penser l’avenir avec plus de sérénité: réchauffement climatique, gentrification des villes, précarisation des revenus de travail et puis, perte de crédibilité des démocraties libérales sur fond de creusement scandaleux des inégalités", pose la tribune. 

Dans le Washington Post, on dresse le même constat, en forme d'avertissement: "La plupart des démocraties du monde affrontent ou affronteront le même type de défis. Si les présidents, les parlements, les partis et institutions en place parviennent à les prendre en compte, à les intégrer et à changer en conséquence, la démocratie survivra au XXIe siècle". Dans le cas inverse, "il se pourrait qu'elle n'y arrive pas". 

Robin Verner