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David Cameron annonce des mesures renforcées contre la menace jihadiste

David Cameron le 29 août, expose la menace islamiste lors d'une conférence de presse au 10 Downing Street, à Londres.

David Cameron le 29 août, expose la menace islamiste lors d'une conférence de presse au 10 Downing Street, à Londres. - Paul Hackett - Pool -AFP

Le Premier ministre britannique était monté au créneau dès vendredi pour contrer les islamistes d'origine britannique après l'émotion suscitée par l'exécution du journaliste américain James Foley. Lundi, David Cameron a confirmé que le pouvoir provisoire de confiscation des passeports des voyageurs suspects serait accordé aux autorités de son pays. Mais les mesures envisagées sont-elles pertinentes, réalistes? Peut-être la fatwa prononcée par les muftis britanniques contre l'Etat islamiste, si elle n'est pas de même nature, fera autant sinon davantage pour cette cause.

Après avoir porté jusqu'à la limite le principe sacré de la liberté d'expression, y compris au bénéfice des islamistes les plus radicaux dans ce qui avait été nommé dans les années 90 en tant que "Londonistan", le Royaume-Uni semble avoir changé de position. Ainsi, Le Premier ministre James Cameron a présenté ce lundi au Parlement un train de mesures destinées à lutter contre l'islamisme radical. Le meurtre du journaliste américain James Foley, vraisemblablement décapité par un jihadiste d'origine britannique appartenant à l'Etat islamique (EI), aurait achevé de convertir l'opinion pour l'adoption d'une attitude plus stricte.

Une volonté de fermeté que les musulmans britanniques ont d'ailleurs depuis longtemps reprise à leur compte. Ainsi, une fatwa édictée par Sheikh Usama Hasan, ancien imam de l'Est londonien, et soutenue par plusieurs leaders islamiques de haut rang, décrit l'EI comme "hérétique" et constituant un "groupe agressif et tyrannique", tandis qu'"obligation morale" est faite "d'aider l'Etat irakien à le combattre".

Des mesures difficiles à mettre en œuvre

Les mesures énoncées par David Cameron pour lutter contre la radicalisation visent principalement à entraver la libre circulation des islamistes radicaux. Le Premier ministre a confirmé que les services de police vont se voir doter du pouvoir provisoire de confisquer les passeports des voyageurs suspects aux frontières, visant ainsi les jihadistes partis combattre en Syrie ou en Irak. Ce week-end, la presse a spéculé sur l'éventualité d'autres mesures comme une interdiction de territoire pour les jihadistes, une coopération avec des pays comme l'Allemagne et la Turquie pour bloquer leur retour et un meilleur accès aux données de passagers des compagnies aériennes. C'est effectivement le cas puisque le Premier ministre a évoqué des mesures visant à empêcher le retour des jihadistes sur le sol britannique, et indiqué que les compagnies aériennes devraient s'insérer dans le futur dispositif. "Les compagnies aériennes devront respecter nos dispositions relatives aux personnes interdites de vol, nous donner des informations sur les listes de passagers et se conformer à nos dispositifs de contrôles de sécurité", a-t-il détaillé.

Que faire des personnes refoulées à l'entrée au Royaume-Uni?

Mais ces mesures visant à faire obstacle au retour des jihadistes sur le sol britannique posent une série de problèmes au regard du droit international. Ainsi, explique le spécialiste du Moyen-Orient Mathieu Guidère, joint par BFMTV.com, il faut distinguer le cas le plus simple du "citoyen britannique à qui on peut retirer son passeport, et qu'on peut placer en résidence surveillée avec pose d'un bracelet électronique, mais pas l'interdire de territoire", d'autres personnes ayant une "double ou une triple nationalité". Pour des individus étant par exemple à la fois "américain, britannique et pakistanais ou américain, britannique et bangladais, ou américain, britannique et indien, il faut espérer que les autres pays, en l'occurrence le Pakistan, le Bangladesh, l'Inde et les Etats-Unis, ne prennent pas des mesures similaires". Le risque serait alors que ces gens deviennent "apatrides et ne puissent aller nulle part, ce qui est contraire au droit international".

L'autre problème d'une interdiction de territoire édictée par la Grande-Bretagne serait "de laisser ces gens dans l'espace Schengen qui est commun". Cela ne ferait en sorte que déplacer le problème vers d'autres pays européens. Et cette difficulté se pose avec d'autant plus d'acuité que selon Mathieu Guidère, le Royaume-Uni joue "cavalier seul" en matière d'immigration. "Des personnes interdites de territoire britannique pourraient très bien se retrouver à Calais", indique-t-il.

Une forte opposition en interne

Par-delà les problèmes de nationalités, des oppositions internes au Royaume se font aussi entendre fustigeant le caractère possiblement illégal, de certaines mesures. Dans la ligne de mire se trouvent notamment les controversés "control orders" qui, mis en œuvre en 2005 et depuis abandonnés, permettaient au ministère de l'Intérieur de restreindre la liberté de mouvement d'un suspect ou encore son droit à posséder certains objets, en dehors de toute procédure judiciaire.

Au chapitre des difficultés, Mathieu Guidère souligne encore que la Grande Bretagne reste un "pays très, très procédurier". Il rappelle que "l'extradition d'Abou Qatada, l'un des leaders du jihadisme international d'origine jordanienne avait pris des années" et n'avait pu aboutir "qu'au terme d'une négociation politique". En somme, la portée pratique de ces mesures, qui ont le mérite de "rassurer l'opinion britannique, mais qui restent compliquées à mettre en œuvre", reste à démontrer.

Une fatwa contre l'EI serait "impossible en France"

Quant à la fatwa prononcée contre l'EI, Mathieu Guidère explique qu'elle participe d'une "vraie campagne menée par les pays du Golfe contre l'islam radical, car ils ont découvert que l'EI était un danger mortel pour eux aussi". Pour des raisons historiques, le Royaume-Uni est très proche de ces pays emmenés par l'Arabie Saoudite. Il s'agit donc d'un plan coordonné d'envergure qui a débuté après la chute des Frères musulmans en Egypte, il y a un an. Un volet médiatique a d'abord été mis en œuvre, mettant à contribution "tous les moyens", y compris le "très influent quotidien ASharq Al- Awsat, largement diffusé à Londres, ou la chaîne de télévision Al Arabiya" (principale concurrente de la qatarie Al Jazeera). Après ce temps médiatique, une "stratégie de mobilisation des forces théologiques",a été mise en œuvre, "décidée il y a un mois par le roi Abdallah (NDR: souverain d'Arabie Saoudite) et le Conseil de coopération du Golfe". Le point d'orgue étant "la déclaration du mufti saoudien Abdel Aziz-Al-Cheikh, quasiment la plus haute autorité sunnite", précise encore Mathieu Guidère, "qui a non seulement condamné l'Etat islamique, mais aussi, c'est unique, appelé à le combattre".

Le spécialiste précise qu'une telle fatwa serait "impossible en France", notamment car "la compétition entre les différents courants au sein du Conseil national du culte musulman" est "trop forte".