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Turquie: Erdogan crée un printemps turc contre lui-même

La place Taksim, où toute manifestation qui se respecte doit passer. Le Premier ministre Erdogan voudrait y construire une mosquée.

La place Taksim, où toute manifestation qui se respecte doit passer. Le Premier ministre Erdogan voudrait y construire une mosquée. - -

En projetant la construction d'une mosquée place Taksim, à Istanbul, le Premier ministre turc a ravivé la querelle opposant les partisans de la laïcité aux tenants d'une islamisation de la société. Le décryptage du spécialiste de géopolitique de BFMTV.

En annonçant dimanche son intention de construire une mosquée sur la Place Taksim d'Istanbul, Recep Tayyip Erdogan a infailliblement rallumé la bonne vieille querelle entre laïcistes et islamisants, querelle qui couve sous la cendre depuis le tout premier jour de la création de la République de Turquie de Kemal Moustapha Atatürk en 1922.

La querelle a même conduit à des répressions massives, et l'exécution des porteurs de fez (le chapeau cylindrique rouge) et de turbans, en 1925. Même la prière fut un temps uniquement exprimée en turc, et le mot Allah traduit par le turc "Tenri".

Erdogan sait à quoi il joue

Donc aujourd'hui, Erdogan sait à quoi il joue. Il utilise la loi et la réglementation pour créer une pression sociale, avançant dans la zone d'ombre, éliminant les débits de boisson un par un, lentement, et sous tous prétextes. Ceci depuis son premier jour au pouvoir.

Populaire, il l'est dans les urnes d'un régime parlementaire. L'ancienne classe politique, kémaliste et donc laïciste, était discréditée par la vénalité, le copinage, l'intransigeance, l'antigauchisme, l'hostilité aux minorités religieuses malgré le laïcisme professé, l'hostilité aux Kurdes. L'AKP d'Erdogan est venu apporter une réelle alternance. Des cadres, issus d'écoles moins prestigieuses que l'élite kémaliste, très ancrés dans la Turquie profonde rurale et urbaine. Une grosse dose de religiosité, de conservatisme social sous toutes ses formes. Salafiste? Certainement pas, ni même "Frères musulmans". C'est un islamisme-conservatisme-nationalisme, que j'appelle du mot souvent entendu chez les politologues et journalistes: néo-ottomanisme, ou ce que je préfère: islamo-ottomanisme.

Longtemps les observateurs ont cru que l'AKP pouvait finir par faire la synthèse entre le kémalisme - ce laïcisme proprement positiviste (influence d'Auguste Comte sur les élites de l'époque d'Atatürk) - et l'islam modéré. Pendant les années d'expansion économique qui semblent tirer à leur fin, les Européens pensaient que cela fonctionnait.

Aujourd'hui, c'est la rue, cette sensibilité représentative d'une moitié de la nation, qui accuse Erdogan d'islamisme et d'autoritarisme. On savait qu'il était les deux, mais voici qu'il montre son grand dessein: détruire l'apparence kémaliste des institutions, et réaliser l'islamo-ottomanisme.

Mot plaisant que cet "ottomanisme": cela signifie que la Turquie se voit protectrice des minorités musulmanes, dans les Balkans, le Caucase, et en Palestine. L'AKP était devenu le modèle de respectabilité musulmane, infinie plus acceptable que les dogmatiques Frères musulmans égyptiens ou autres. La Turquie redevenue le phare de l'islam moderniste.

Une quasi-révolution pour l'aménagement de la place Taksim:

L'ironie de toute cette hostilité anti-AKP: c'est par les grands projets d'urbanisme que la rue crie sa colère. Leur printemps est issu d'une cause culturelle: la "transformation urbaine", voilà ce qui ne passe pas. Erdogan et la mairie d'Istanbul ont lancé un programme de "transformation urbaine", pour faire de la ville - et dans une moindre mesure Ankara - une espèce de phare urbanistique mondial. Pour cela, des espaces verts ont été ajoutés dans des lieux périphériques, et des centres commerciaux sont nés. La Curée de Zola est ici à la sauce AKP, sans tout à fait le talent d'Haussmann, mais très certainement avec les soupçons de favoritisme dans l'attribution des chantiers!

Erdogan a eu la curieuse idée d'islamiser en même temps qu'il transforme. Il veut raser les arbres du parc Gezi, ces 6 hectares qui donnent de la dimension à l'emblématique Place Taksim. Beaucoup d'événements dramatiques s'y sont déroulés. Toute manifestation qui se respecte se rassemble là, et on se rappellera des bagarres lors du sommet de la Banque mondiale en 2009. Erdogan veut gommer cette société gauchiste. Non content d'un coup, il en livre un deuxième contre les kémalistes: il veut mettre un centre commercial figurant la réplique de l'ancienne caserne ottomane détruite sous Atatürk sur la place, et dimanche il a lâché le grand dessein: il veut y construite une mosquée. Et détruire le très kémaliste Centre culturel Atatürk qui borde le parc Gezi.

Erdogan a surjoué ses cartes, il va perdre la main. La gauche voudra sa place Taksim, les écologistes leur parc Gezi, les nationalistes leur Centre culturel Atatürk, les laïcistes modérés ne pourront pas plus tolérer une mosquée que les autres groupes politiques hors AKP. Le printemps sera le printemps laïc et écologique, contre Erdogan vu comme un autocrate islamisant. Explosif. C'est le début de la fin de l'islamo-ottomanisme, et préparons-nous à une longue convulsion.

Harold Hyman