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Ukraine: pourquoi Ianoukovitch avait tourné le dos à l'Europe

Viktor Ianoukovitch, président destitué par le parlement ukrainien, lors de sa conférence de presse en Russie, le 28 février 2014.

Viktor Ianoukovitch, président destitué par le parlement ukrainien, lors de sa conférence de presse en Russie, le 28 février 2014. - -

EDITO - Président déchu pour les ukrainiens, en sursis et "sans avenir" pour Vladimir Poutine, Viktor Ianoukovitch apparaît aujourd'hui bien seul. L'éclairage de notre spécialiste de géopolitique, Harold Hyman.

Le président déchu, que personne ne regrettera, est toujours passé pour un menteur, manipulateur, accapareur et laquais de Moscou. Lorsqu'il a soudainement rejetté la signature d'un accord de libre-échange avec l'Union européenne, les 28 et 29 novembre 2013 à Vilnius, son geste semblait traduire sa vision de satrape fourbu.

Or Vilnius avait un but: faire entrer l'Ukraine, et d'autres (Biélorussie, Moldavie, Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie) dans une Association économique avec l'UE, qui comportait une clause de libre-échange. Tout ceci dans ce qu'on appelle le Partenariat oriental, un de ces noms bien bureaucratiques donnés par Bruxelles à des montages techniques entre États.

Un pied-de-nez à Moscou

Viktor Ianoukovitch, élu président de l'Ukraine en 2010, avait dit vouloir entrer de toute urgence dans l'Union européenne. Mais dans la dernière ligne droite avant la signature, le 28 novembre 2013, il a fait volte-face. Or à partir de là, le scénario n'est plus si tranché: quelques jours plus tard, à Moscou, ce même Ianoukovitch n'a pas non plus signé l'Union douanière, système qui est prévu comme un prélude à l'Union économique d'Eurasie, que tente de construire Vladimir Poutine.

En somme, le président ukrainien est allé à Moscou à la mi-décembre, pour obtenir de Poutine une promesse de 15 milliards de dollars et un prix très avantageux sur le gaz russe, mais sans signer d'adhésion à cette Eurasie aux côtés de la Biélorussie et du Kazakhstan.

Propagande contre désinformation

Tout ceci est connu. Cependant, la propagande et la désinformation ont fait leur apparition. Passons sur la machine de communication officielle sortant de Moscou. Elle est glaciale, rigide, soviétique. Néanmoins, du côté des Européens et des Américains, il y a aussi de la désinformation: combien de fois ai-je entendu que l'État ukrainien pouvait à la fois être membre associé de l'UE, et membre de l'Union douanière proposée par Moscou. Et donc, selon ces nombreuses voix diplomatiques -Quai d'Orsay inclu- si Ianoukovitch n'a pas signé avec l'Union européenne, c'est qu'il nous tourne vraiment le dos pour embrasser la Russie. Il n'avait qu'à entrer en Association avec l'UE, et il aurait pu se rapprocher librement de la Russie par la suite.

Eh bien non! La Commission européenne m'a confirmé par écrit que non, Ianoukovitch ne pouvait pas à la fois entrer en Association avec l'Union européenne et entrer dans l'Union douanière de cette future Eurasie. L'information se trouve sur le site de l'action extérieure de l'Union européenne (pdf). En voici un extrait:

Le président déchu avait en fait une minuscule marge de manœuvre dans cette affaire de choix exclusif d'alliance économique - car c'est de cela qu'il s'agit.

En conclusion, Ianoukovitch s'est aliéné toutes les parties mais dans les dernières semaines il s'est vu acculé à un choix suicidaire entre Bruxelles et Moscou.

Un nouvel enjeu aujourd'hui

Ce point est purement historique aujourd'hui, et les manifestants de Maïdan, ceux qui ont réagi immédiatement à la reculade Ianoukovitch à Vilnius fin novembre, disaient essentiellement ceci: les aspects économiques de l'accord européen ne sont pas le but, c'est l'Europe comme source de liberté, démocratie et droits de l'homme, l'Europe et de fin de l'autocratie hypocrite soviétique. Ianoukovitch n'aura jamais compris cela.

Un dernier mot: les premiers Maïdan étaient ainsi, les actuels ont dû accueillir les nationalistes extrêmes dans leur conglomérat. Reste à savoir ces nationalistes vont s'assagir comme l'ont fait naguère plusieurs groupes extrémistes en Croatie, ouvertement fiers du choix de leurs ancêtres en faveur du Troisième Reich, mais qui aujourd'hui sont revenus à un semblant de raison.

Harold Hyman et journaliste spécialiste de géopolitique