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Femme en rouge, homme immobile, pingouin... les icônes de Taksim

Ce mouvement n'en aura pas moins profondément marqué la jeunesse turque, et a été incarné par six figures.

Ce mouvement n'en aura pas moins profondément marqué la jeunesse turque, et a été incarné par six figures. - -

Le calme est revenu depuis le dernier coup de force du gouvernement place Taksim. L'avenir du mouvement est incertain, mais jusque là, six figures importantes ont participé à entretenir la flamme.

La tension est un peu retombée après un coup de force mené par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan contre les manifestants qui occupent la rue depuis une quinzaine de jours. 85 personnes ont été arrêtées le 18 juin, et le gouvernement a menacé de faire intervenir l'armée. Le chef du gouvernement crie même victoire, pour lui, le "complot" des "pillards" a été déjoué.

Qu'il soit véritablement terminé ou que ce ne soit qu'une nouvelle étape dans la chronologie de la contestation née dans le parc Gezi, ce mouvement n'en aura pas moins profondément marqué la jeunesse turque. Jusque là, six figures auront incarné cette volonté de changement et cette défiance envers le pouvoir.

Le chorégraphe stambouliote Erdem Gunduz (au centre).
Le chorégraphe stambouliote Erdem Gunduz (au centre). © -

> L'homme à l'arrêt

Un homme est venu renouveler les moyens de contestation des manifestants de Taksim. Dernier symbole en date, on l’appelle “L’homme à l’arrêt”, mais son vrai nom est Erdem Gunduz, et il est chorégraphe. Arrivé sur la place le 17 juin, il s’est planté face au monument à la gloire d’Atatürk, les mains dans les poches, et il est resté là sans bouger. Ravitaillé et encouragé par des amis, il alterne 24 heures d’immobilité et trois heures de repos, pendant lesquelles il est remplacé par un ami.

Imité, protégé des policiers par un cercle de sympathisants, son exemple de résistance pacifique semble avoir inspiré les contestataires. Son but est de tenir un mois à ce rythme.

> La femme en rouge

On la connaît sous le nom de “la femme en rouge”, mais elle préfère qu’on l’appelle par son véritable nom. Et pour cause, Ceyda Sungur, qui étudie le développement urbain à l'université technique d'Istanbul, ne souhaite pas endosser les vêtements de la figure symbolique de la contestation.

Le 27 mai, un policier actionne sa bombonne de gaz lacrymogène. Le jet de gaz se dirige directement sur le visage d’une jeune femme, à un mètre, à peine. Osman Orsal, photographe de Reuters, est là et capture le moment.

L’image se diffuse très vite dans les médias et les réseaux sociaux. Est-ce par cette image frappante du jet de gaz lacrymo dans son visage? Par la force de la photo, la couleur rouge de sa robe, qui tranche avec ce qui l’entoure? Ceyda Sungur aura beau dire, comme à CNN, qu’il y avait “plein d'autres personnes dans ce parc”, “eux aussi gazés”, ce qu’elle représente lui a échappé. Elle a été reproduite sous toutes sortes de formes, du dessin au graffiti en passant par l'autocollant.

> Le pianiste de Taksim

La personnalité qui a marqué le parc Gezi durant la deuxième semaine du conflit est un musicien. Arrivé le 12 juin, Davide Martello a installé son piano à queue itinérant près du monument d’Atatürk. Il y jouait du jazz et de la pop, pour les manifestants et les policiers, parce que “nous faisons tous partie d’une même famille”, se plaisait-il à affirmer. Le 13 juin, il a joué quatorze heures d'affilée.

La musique n’a pas longtemps adouci les mœurs de forces de l’ordre qui, lors de l’évacuation du 15 juin, ont aussi évacué le piano. Le pianiste itinérant venu d’Allemagne, qui venait jouer “pour la démocratie et la liberté”, va bien. Il a fait des pieds et de mains pour récupérer son instrument de musique, qu’il a construit lui-même. Le 17 juin, il lui a finalement été rendu.

> Le pingouin

Cette figure-là est allégorique mais, dans l’iconographie du soulèvement turc, elle a toute son importance. Après la violence policière, c’est toute l’indifférence des médias turcs qui est représentée dans ce pingouin. Car aux débuts des manifestations, alors que les médias étrangers couvraient abondamment la contestation, les télévisions turques évitaient le sujet.

Au moment de l’escalade de la violence entre les manifestants et la police, une image a très largement circulé sur les réseaux sociaux. Elle est à l’origine de la mascotte. On y voit deux téléviseurs affichant, à gauche, CNN Turk, et à droite, CNN International. Alors que la filiale internationale montre les échauffourées, la filiale turque préfère... diffuser un documentaire sur les pingouins.

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Depuis, les manifestants nourrissent une méfiance importante envers les médias et le pingouin est devenu omniprésent parmi les visuels de la contestation. C'est d'ailleurs devenu le symbole de la chaîne de télévision alternative des manifestants, CapulTV.

Penguin became almost a symbol of Turkish TV detachment from reality This one from #gezipark #taksim #turkey pic.twitter.com/DOPGIDWjx9
— Rima Marrouch (@RimaMarr) June 15, 2013

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> Les pillards

“Il est temps de piller!”, “Tous les jours je pille!” Le terme de “pillard”, “Çapulcu”, en turc, a été utilisé le 2 juin par le Premier ministre Erdogan pour qualifier les manifestants. En affirmant qu’il ne s’agissait que de “quelques pillards”, il espérait minimiser les événements en attendant qu’ils s’éteignent d’eux mêmes.

Au contraire, l’intensité des affrontements a continué de croître les jours qui ont suivi et les manifestants se sont réapproprié le terme de “pillard”. Anglicisé, “Chapulling” est devenu un mot d’ordre ironique pour les “Chapullers”, dans la rue et sur les réseaux sociaux où il devient une sorte de mème.

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> GTA

Une référence inattendue s’est répandue sur les murs et les bannières des manifestants. Les trois lettres ”GTA” font référence au jeu vidéo du même nom et constituent ici un avertissement pour les forces de l’ordre: “Attention, nous avons grandi en battant les flics dans GTA”. En Turquie où le jeu a rencontré un important succès, beaucoup de jeunes de la génération Y ont passé des heures et de heures dans les rues de Liberty City, à exécuter des contrats pour la pègres locale virtuelle.

Élément de culture commune, ce jeu vidéo évoque pour cette jeunesse la défiance envers le pouvoir, et le sentiment d’impunité.

GTA: Gezi Parkı(Taksim, Beşiktaş, Ankara... Kısacası Tüm Türkiye). pic.twitter.com/YPvn7zVbTR
— Tugberk Evran (@TugberkEvraNBA) June 6, 2013


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Olivier Laffargue