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Acqua alta: comment Venise se protège-t-elle de la montée des eaux?

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Depuis la semaine dernière, Venise subit marée haute sur marée haute, "acqua alta" après "acqua alta". Au fil des siècles, la ville a appris à vivre les pieds dans l'eau et a mis en place divers systèmes de protection. Aujourd'hui, l'ancienne cité-République attend la mise en vigueur d'un ensemble de digues amovibles.

A Venise, l'avenir n'est ni devant, ni derrière soi, mais sous ses pieds. Dans la scène d'ouverture du Casanova de Fellini, les Vénitiens, qui célèbrent alors leur fameux carnaval, se désespèrent de voir la tête de Vénus, une gigantesque sculpture de bois, retomber dans la lagune dont ils devaient rituellement la tirer, y voyant un mauvais présage.

Et au cours de la longue histoire de la cité, le doge devait lancer à chaque Ascension un anneau d'or dans les flots afin de marier la ville à la mer. Mais ces derniers jours, Venise semble bien perdre pied dans cette union tempétueuse. En une semaine, Venise a subi quatre acque alte, ou "marées hautes" selon la dénomination italienne. Ce dimanche, la montée était encore jaugée à 1m50. Mardi, elle avait grimpé jusqu'à 1m87. Des niveaux qui font du phénomène présent le pire depuis plus de cinquante ans et les 1m94 mesurés en 1966.

L'ingénierie en renfort 

Si elle repense aujourd'hui les moyens de sa conservation, la "Sérénissime" n'a pas attendu ces récentes ou actuelles catastrophes, encore accélérées ou aggravées par le dérèglement climatique, pour se protéger. 

Le site The Conversation rappelait il y a un an que la ville avait fondé sa survie sur des méthodes d'ingénierie dès le XIIe siècle. Au fil du temps, un réseau de canaux chargé de drainer les îles a été creusé ; les murazzi, d'impressionnants blocs de pierres comme des remparts enserrant la lagune, ont été disposés ; les chaussées ont été surélevées ; des passerelles ont été jetées au-dessus des eaux. Ces initiatives étaient aussi nécessaires que délicates: la commune compte aujourd'hui 260.000 habitants environ et fédère 118 îles et îlots, pour beaucoup artificiels et montés sur pilotis, comme l'a noté ici France Info. Cependant, à l'évidence, les boucliers d'hier montrent leurs limites à l'heure où les marées hautes se font de plus en plus rapprochées. Il faut dire qu'en un siècle, la ville, soumise à un tourisme de masse particulièrement fort lui amenant 36 millions de visiteurs annuellement, s'est enfoncée de trente centimètres dans la mer. 

Dépassement, retard: le projet Mose entre espoirs et aigreurs 

C'est à présent le projet Mose qui concentre toutes les attentions. Mose, acronyme italien renvoyant à l'expression "module expérimental électromécanique" et à la version transalpine du nom de Moïse, prophète hébreu connu notamment pour avoir écarté la mer Rouge. Le dispositif, comme l'a souligné l'Agence France Presse, prévoit la mise en place de 78 digues flottantes, se relevant et barrant l'accès à la lagune en cas de montée de l'Adriatique, le long des trois passes ouvrant sur la rade, le Lido, le Malamocco, et Chioggia. 

Les autorités, à commencer par le maire, Luigi Brugnaro, réclament instamment son instauration mais le projet remonte à loin. Selon France Info, c'est en 1984 qu'il est envisagé pour la première fois, et les travaux ont débuté en 2003. Ils devaient s'achever en 2016... Le Premier ministre Giuseppe Conte vient cependant d'évoquer l'horizon 2021. Malfaçons et procédures enquêtant sur des corruptions ont provoqué ces retards et ce délai, à son tour, explique un effrayant dépassement de budget: les deux milliards fixés initialement paraissent dérisoires à côté des six milliards dorénavant engagés. 

Une solution? 

Et Mose n'est pas la panacée. Les océanographes Carl Amos et Georg Umgiesser ont ainsi assuré que la feuille de route risquait de s'avérer défaillante d'un point de vue environnemental. "Si le niveau de la mer augmente de 50 cm, les digues flottantes de Mose devront se fermer presque quotidiennement pour protéger la ville des inondations. Or une partie des eaux non traitées de Venise s’écoule directement dans la lagune via les canaux, puis s’évacue dans la mer. Fermer quotidiennement les entrées pourrait ainsi aggraver la pollution microbiologique et l’eutrophisation dans la lagune", ont-ils écrit dans The Conversation

Sans s'avancer sur ces considérations, selon l'hydrologue Emma Haziza, ce lundi sur notre plateau, Mose ne peut-être au mieux qu'une partie de la réponse: "C’est une solution partielle, il faudra d’autres solutions à l’échelle de chaque ouvrant (portes et fenêtres, ndlr), de chaque maison. Derrière ces digues, il faut encore une autre logique".

Le temps presse pour sauver Venise. Selon un rapport scientifique publié en 2017, et relayé notamment par The Independent, elle pourrait bien être engloutie d'ici 2100 si le climat ne cesse de se réchauffer et qu'elle ne peut s'abriter derrière les installations adéquates. 

Robin Verner