BFM Immo

Les parties communes à jouissance privative dans les copropriétés : Démêler le vrai du faux

BFM Immo
[AVIS D'EXPERT] Dans la plupart des copropriétés, les jardins, les terrasses ou les balcons sont en réalité des parties communes à jouissance exclusive. Que désigne exactement ce terme? Quels sont vos droits? Décryptage avec nos experts Jean-Philippe Mariani, avocat spécialiste dans le droit de la copropriété, et Bruno Lehnisch, cadre juridique.

Présentes dans de nombreuses copropriétés, les parties communes à jouissance privative sont une source inépuisable de contentieux. Il faut dire que leur caractère hybride, à cheval entre le privé et le collectif, apparait comme une des curiosités de la copropriété. Comment une partie commune d’un immeuble, qui, par définition, appartient indivisément à tous les copropriétaires peut-elle en même temps constituer un espace privé pour l’un d’entre eux? La jurisprudence récente prouve que même les professionnels se perdent parfois dans les méandres de cette notion… Vous voulez enfin tout comprendre? 5 questions, 5 réponses : Bruno Lehnisch et Jean-Philippe Mariani vous aideront à démêler le vrai du faux.

1. Une partie commune à jouissance privative n’est définie par aucune loi

=> FAUX

Longtemps, les "parties communes à jouissance privative" (PCJP) n’ont eu qu’une existence jurisprudentielle. Autrement dit, cette notion était admise sans difficulté par les juges mais ne figurait dans aucun texte juridique. Il a fallu attendre la loi, dite Elan, du 30 octobre 2019, pour que ces espaces de copropriété fassent leur apparition au Journal Officiel. Le législateur les a définis comme des "parties communes affectées à l'usage et à l'utilité exclusifs d'un lot". On peut donc parler indifféremment d’une partie commune à jouissance privative ou à jouissance exclusive: les deux notions sont parfaitement équivalentes.

Présentes dans nombre de résidences (jardins, cours, balcons, toit-terrasses…), les PCJP sont accessibles soit par des parties privatives (appartements), soit par des parties communes (escalier, palier…). Dans ce dernier cas, ces espaces sont généralement fermés à clés (cas des toit-terrasses).

2. En copropriété, un espace extérieur est nécessairement une partie commune

=> FAUX

L’article 3 de la loi du 10 juillet 1965 dispose que les espaces extérieurs au lot privatif, tels que des jardins, cours, toits-terrasses…, sont réputés parties communes "dans le silence ou la contradiction des titres". Autrement dit, un tel espace est simplement présumé être une partie commune mais cette présomption peut être contredite par une clause contraire du règlement de copropriété.

En pratique, lorsque vous achetez, en copropriété, un bien avec un jardin ou un balcon, ces derniers sont le plus souvent de simples jouissances privatives. Mais attention! Un récent arrêt de la Cour de cassation a rappelé le caractère supplétif des règles de l’article 3 de la loi de 1965 (Cass. 3e civ., 7 janv. 2021, n° 19-19.459). Dans cet arrêt, la Cour de cassation confirme l’analyse de l’arrêt de la Cour d’appel de Paris. Cette dernière avait jugé qu’il résultait des diverses dispositions du règlement de copropriété, que des balcons étaient des parties privatives et non des parties communes à usage privatif.

3. Je suis "chez moi" dans une partie commune à jouissance privative

=> VRAI

Les PCJP relèvent du "domicile", au sens de la jurisprudence extensive de la Cour de cassation. En effet, cette dernière estime, depuis 1963, que "le domicile ne désigne pas seulement le lieu où une personne a son principal établissement, mais encore le lieu, qu'elle y habite ou non, où elle a le droit de se dire chez elle, quel que soit le titre juridique de son occupation et l'affectation donnée aux locaux" (Cour de cassation, Chambre criminelle, du 26 février 1963, 62-90.653, publié au bulletin). En conséquence, toutes les dépendances du domicile entrent dans le champ de cette définition : caves, greniers, débarras, terrains, jardins, terrasses, balcons…

Le ministère de la Justice a récemment confirmé que les PCJP sont protégées par le droit à la vie privée et par le principe d’inviolabilité du domicile (Réponse du Ministère de la Justice à la question du Sénateur Yves Détraigne - publiée dans le JO Sénat du 27/08/2020 - page 3802).

S’introduire sans autorisation sur une PCJP revient donc, au plan juridique, à s’introduire sans autorisation dans un appartement privé.

4. Je ne peux pas m’opposer à des travaux sur des parties communes à jouissance privative

=> VRAI

La conciliation entre intérêts collectifs et intérêts privés est au cœur des enjeux de copropriété. Une des illustrations est fournie par la délicate question de l’accès aux PCJP pour les besoins du syndicat. Il arrive en effet fréquemment en copropriété qu’il soit indispensable d’effectuer des investigations ou des travaux d’entretien ou réparations sur ces espaces. À titre d’exemples, il s’avère souvent nécessaire d’intervenir sur le toit-terrasse d’un immeuble pour diverses réparations (conduits de cheminée, vanne de purge de la colonne d’eau…). De même, les jardins en copropriété, qui se trouvent souvent au-dessus du parking de la résidence, peuvent nécessiter des travaux d’étanchéité. Un copropriétaire ne peut pas, en principe, s’opposer à ces travaux sur ses PCJP, pas plus d’ailleurs qu’il peut refuser des travaux sur des parties communes situées à l’intérieur de son appartement.

L’article 9 de la loi du 10 juillet 1965, qui régit la copropriété, dispose en effet qu’un "copropriétaire ne peut faire obstacle à l'exécution, même sur ses parties privatives, de travaux d'intérêt collectif". En cas de résistance du copropriétaire, ni le syndic ni une entreprise mandatée par lui ne pourront pénétrer de force dans cet espace, sauf à commettre une violation de domicile. Il lui appartiendra de saisir le juge, le cas échéant en référé en cas d’urgence, aux fins de pénétrer dans une PCJP. En effet, seul le juge, gardien du droit à la vie privée en application de l’article 66 de la Constitution, peut délivrer une telle autorisation d’accès dans un espace privé.

5. Je peux librement aménager une partie commune à jouissance privative?

=> VRAI

Dans une PCJP, des aménagements amovibles (plantes, décorations, mobilier de jardin)… et même certains travaux légers sont possibles sans autorisation de la copropriété (installation d’une palissade par exemple). En revanche, ces espaces demeurent des parties communes appartenant indivisément à tous les copropriétaires ; ils sont donc régis par la loi du 10 juillet 1965 sur la copropriété, laquelle soumet à l’autorisation de l’assemblée générale "tous les travaux affectant les parties communes". Des travaux de construction, tels qu’une véranda ou une piscine, nécessiteront donc un accord de la copropriété.

Conclusion

On aurait tort de considérer les parties communes à jouissance privative comme une simple subtilité juridique sans conséquences financières ni pratiques. Une agence immobilière, condamnée récemment par justice, l’a appris à ses dépens… Pour paraphraser Jean de la Fontaine, "l’agence jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus".

>>> Pour en savoir plus, cliquez ici.

Jean-Philippe Mariani, avocat spécialiste dans le droit de la copropriété, et Bruno Lehnisch, cadre juridique

Bruno Lehnisch