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Vaccins: pour le patron de Moderna, la levée des brevets serait "une erreur stratégique majeure"

Stéphane Bancel, PDG du laboratoire Moderna

Stéphane Bancel, PDG du laboratoire Moderna - BFMTV

Les eurodéputés appellent l'UE à soutenir l'OMC pour une levée des brevets des vaccins anti Covid. Le patron de Moderna craint de lourdes conséquences pour le financement de la recherche.

La levée des brevets sur les vaccins anti Covid va-t-elle faire avancer la vaccination ou la ralentir? De nombreux pays la réclament. Selon les ONG Médecins sans frontières (MSF) et Knowledge Ecology International (KEI), une soixantaine d'États demandent à l'OMC qu'elle aille au-delà des vaccins anti-Covid. La Chine et la Russie soutiendraient cette demande, selon MSF.

En Europe, des eurodéputés ont appelé l'UE à soutenir devant l'OMC la levée des brevets. Washington s'est même prononcé en faveur d'une exemption de brevet mondiale pour les vaccins.

"La levée des brevets ne changera rien pour cette année"

Pour le PDG de Moderna se serait une fausse bonne idée. Dans un entretien au JDD, Stéphane Bancel réaffirme son opposition à de telles mesures. Il met en avant le financement de la recherche et les difficultés de mise en place d'outils industriels complexes. Selon lui, les capacités de production de Pfizer et Moderna, les seuls laboratoires à disposer de ces infrastructures, sont aptes à produire autant de vaccins qu'il en faudra dans le monde entier.

"Si les brevets étaient suspendus, les producteurs devraient acheter des machines et embaucher du personnel. Pfizer-BioNTech construit un outil industriel pour fabriquer 4 milliards de doses et nous, 3 milliards supplémentaires. Sept milliards, c’est assez pour vacciner la planète entière avec une première dose!", réagit Stéphane Bancel en ajoutant que "la levée des brevets ne changera rien pour cette année".

"Nous n’aurions jamais existé sans les brevets"

L'autre argument du patron de Moderna repose sur le financement de la recherche. Il estime que la levée des brevets serait "une erreur stratégique majeure, car elle découragerait les investisseurs".

"Sans eux, Moderna n’aurait pas pu lever 5 milliards de dollars depuis sa création, dont 1,8 milliard pour la seule année 2020. Comme BioNTech, nous n’aurions jamais existé sans les brevets", indique Stéphane Bancel.

Pour la vaccination dans les pays pauvres, qui reste très en retard par rapport aux pays riches, le dirigeant rappelle que le dispositif mondial Covax, dans lequel Moderna est partenaire, permet de les desservir en quantité suffisante.

Covax disposera de 500 millions de doses du vaccin anti-Covid de Moderna, après un accord signé avec l'Alliance du vaccin (Gavi). Les premières doses devraient être livrées fin 2021, soit 34 millions de doses disponibles cette année et jusqu'à 466 millions de doses en 2022. Ces vaccins seront distribués par l'Unicef.

"Les 3 milliards de doses que nous produirons l’an prochain sont destinées non aux pays riches – dont la population est d’environ 1 milliard d’individus – et qui n’auront besoin que d’un rappel, mais bien à ces pays-là", explique Stéphane Bancel.

Un amendement de l'UE

Mercredi, les eurodéputés ont appelé l'UE à soutenir la levée des brevets pour les vaccins anti-Covid devant l'OMC. Le texte du Parlement "appelle l'UE à soutenir l'initiative de l'Inde et de l'Afrique du sud à l'OMC pour lever temporairement les droits de propriété intellectuelle pour les vaccins anti-Covid, les équipements et les traitements".

Cet amendement a été voté tard dans le cadre d'une résolution demandant "d'accélérer les progrès contre le sida et le combat contre les inégalités qu'il génère, pour qu'il cesse d'être une menace pour la santé publique d'ici 2030".

Appartenant essentiellement aux groupes S&D (sociaux-démocrates), Verts et GUE/NGL (gauche radicale), 293 eurodéputés ont voté pour l'amendement, tandis que 284 élus, majoritairement membres du PPE (droite) et de Renew (libéraux) se sont prononcés contre, et 119 se sont abstenus.

La résolution des eurodéputés demande à Bruxelles "une stratégie vaccinale claire et cohérente, centrée sur l'accès équitable, rapide et abordable à la vaccination anti-Covid pour les pays en développement" et d'inciter "les laboratoires à partager leur savoir-faire et leurs données" via l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco